
Dune : Les films
Dune au cinéma. Cela semble une évidence. La saga de Frank Herbert excite vivement l’imagination. L’œuvre suscite spontanément une multitude de représentations. Elle est grandiose et possède tous les ingrédients susceptibles d’en faire un grand spectacle. Il aura pourtant fallu attendre 2021 et le film de Denis Villeneuve pour que Dune rencontre le succès sur grand écran. Avant cela, il y eut un projet d’adaptation ambitieux avorté et un long-métrage aux allures de désastre cinématographique.
Jodorowsky’s Dune
Parmi les plus grands films à n’avoir jamais été réalisés, le Dune d’Alejandro Jodorowsky figure en bonne place. C’est l’histoire d’une ambition artistique folle, à l’image d’un génie extravagant, un artiste protéiforme, ayant vécu plusieurs vies et étant animé, habité par ses visions. Il faut avoir rencontré Alejandro Jodorowsky pour comprendre que l’artiste franco-chilien est une véritable force créatrice, à l’esprit vif et toujours en mouvement – l’auteur de ces lignes peut en attester : il a eu le privilège de s’entrenir à trois reprises dans sa vie avec cette immense personnalité ; mais ceci est une autre histoire, que l’on contera ailleurs, plus tard.
Revenons à Dune, version Jodorowsky. On se refusera ici à en expliquer la genèse, en 1974, les méandres de sa préparation et finalement son abandon avant sa réalisation effective. D’autres avant nous ont mieux exposé les tenants et les aboutissants du projet. On peut trouver une abondante littérature sur le sujet à laquelle se référer. Surtout, et c’est là où nous souhaitions en venir, il existe depuis 2013 un documentaire sur la question. Un film approchant les 90 minutes et qui est, en un sens, le long-métrage tant espéré et qui jamais ne sortira.
Présenté à Cannes en 2013, disponible en vidéo depuis 2016, Jodorowsky’s Dune est plus qu’un documentaire : c’est un objet audio-visuel fascinant. Le récit d’une vision, celle d’Alejandro Jodorowsky, dont l’interview, presqu’un témoignage, est le fil conducteur. C’est un voyage dans l’esprit de l’artiste et dans son Dune, qui prend vie au travers des magnifiques planches de Moebius, animées pour l’occasion. Car Jodorowsky avait confié au futur dessinateur de l’Incal, l’élaboration du story-board de son film, qui deviendra un pavé de 3000 dessins.
Aussi incroyable que cela puisse paraitre, en voyant Jodorowsky’s Dune, on a l’impression de voir le film Dune ; du moins, le long-métrage halluciné et hallucinant imaginé par Alejandro Jodorowsky. Ce dernier se dévoile au passage un directeur artistique hors-pair ; un visionnaire. Ainsi s’est-il entouré de personnalités marquantes. Hormis Moebius, il est allé chercher H.R. Giger et Dan O’Bannon, qui joueront tous les deux un rôle crucial dans la confection d’Alien, le huitième passager : le premier en sculptant la créature ; le second en écrivant le scénario du film de Ridley Scott. Ajoutons à cela qu’Alejandro Jodorowsky voulait au casting le chanteur Mick Jagger, pour Feyd-Rautha, le peintre Dali pour incarner l’Empereur Shaddam IV. La musique aurait été composé par Pink Floyd.
Hollywood prendra peur devant l’ambition démesurée d’un Alejandro Jodorowsky qu’elle apprécie finalement peu. C’est du moins la thèse soutenue par le documentaire : les américains auraient refusé une œuvre française rivalisant avec leurs productions. A chacun de se faire son idée.
Reste un film fantasmé. Et que l’on peut volontiers imaginer, au long d’une rêverie de 90 minutes nourrie de visions fantastiques.
Dune de David Lynch
Cela devait être un événement, sans doute LE grand moment SF des années 80, une œuvre phénoménale, un succès internationale dans le genre. Pensez donc : l’adaptation en film d’un chef-d’œuvre de la littérature SF par un réalisateur génial, acclamé dans le monde du 7ème art. Le Dune de David Lynch fût malheureusement tout l’inverse : un échec commercial et critique.
Problèmes de budget, d’effets spéciaux, réduction drastique de la durée du long-métrage, un réalisateur à qui on retire le droit du final cut : les anecdotes sur cette production désastreuse ne manquent pas. Les plus médisants pourraient ajouter : un David Lynch qui ne connaissait pas le roman de Frank Herbert et que la science-fiction n’intéressait pas ; le réalisateur s’emparant au final de l’œuvre pour y apposer ses thèmes. Certes. Mais David Lynch étant David Lynch, qu’on le veuille ou non, il a livré un objet cinématographique fascinant. Et pour l’avouer, c’est l’auteur de ces lignes qui ose le dire : une vision de Dune artistiquement plus intéressante, plus puissante, que celle de Denis Villeneuve.
Reconnaissons que le Dune de David Lynch est une œuvre malade, bancale, qui condense trop un récit déjà bien riche pour espérer en faire un film abordable d’environ deux heures. Quand je l’ai découvert pour la première fois, j’ai ressenti un malaise : il y avait d’énormes ellipses dans l’histoire, la narration était obscure, les enjeux, confus. C’est là que j’ai décidé de lire les romans. Et après cela, je n’avais décidément pas meilleure opinion du film de Lynch : c’était effectivement un échec.
Oui, mais voilà. J’en suis revenu. J’ai persisté. Je l’ai revu et revu. En fait, le film est magnétique, il attire, il séduit et repousse à la fois.
Le casting prestigieux y est pour quelque chose : Kyle McLachlan, Sean Young, Patrick Stewart, Brad Dourif, Dean Stockwell, Sting, Max von Sydow, pour ne citer que ces talents. Il faut aussi relever la musique époustouflante de Toto, qui survit au film et peut s’écouter indépendamment de lui.
Toutefois, c’est avant tout la direction artistique très personnelle, très marquée et marquante, de David Lynch qui emporte l’ensemble : elle offre une rugosité au spectacle. Il y a un aspect brutal et sale – c’est notamment vrai du côté des Harkonnens, avec un baron grotesque et répugnant. Il y a du beau, un vrai côté esthétique, onirique, envoûtant : c’est palpable dans les séquences de rêves, il y a un mysticisme qui s’en dégage. Quant aux effets spéciaux, s’ils sont en effet râtés, ils ajoutent paradoxalement cet air d’étrangeté qui est idéal pour Dune.
David Lynch trahit évidemment sur beaucoup de points l’œuvre de Frank Herbert. On a en mémoire notamment les modules étranges. Mais l’ensemble a une puissance d’évocation, entre féérie – l’introduction de la princesse Irulan peut faire rire, mais elle est en fait astucieuse et pleine d’enchantement –, aventure épique et horreur.
Le film de 1984 est visuellement plus marquant que celui de 2021. Moins sage, moins scolaire et surtout plus libre dans ses représentations. Le voir, c’est s’en souvenir, par bribes, par fulgurances : des images fortes qui ressurgissent. Les pustules du Baron Harkonnen, le voyage spatial – voyager sans se mouvoir –, la folie d’un Feyd Rautha incarné par Sting, des combinaisons distilles crédibles ; on pourrait continuer, certains contesteraient – à raison, s’ils argumentent. Qu’on nous permette toutefois de citer encore un exemple : les navigateurs de la Guilde. Qui d’autre que David Lynch pouvait produire une représentation aussi repoussante de ces êtres humains devenus monstrueux à force de consommer de l’Epice ? Le monstrueux étant un des thèmes de prédilection, une des spécialités artistiques, du réalisateur d’Eraserhead.
Le débat sur cette version de Dune restera éternellement ouvert, entre ses défenseurs et ses contempteurs. Sûrement que le discours le plus sensé se trouve entre ces deux extrêmes.
A noter qu’il existe une version longue de 3h environ du film de 1984, au montage alternatif et qui ne crédite pas David Lynch. On peut aussi trouver le remontage d’un fan sur Internet. Ces deux productions ne changent malheureusement pas la donne : c’est au moment de filmer que tout se jouait ; et le Dune de David Lynch restera ce qu’il est.
Dune de Denis Villeneuve
Dune et Denis Villeneuve : l’association sonne comme une évidence. Il y a d’abord cette anecdote, conté par le réalisateur lui-même : il est fan du livre depuis son enfance et l’adapter en film est un rêve de jeunesse devenu réalité. Au-delà de cette confession touchante, il y a un autre fait, dont la valeur s’apprécie plus facilement. Denis Villeneuve s’est déjà brillamment illustré dans le genre de la SF avec Premier Contact et Blade Runner 2049.
S’emparer du chef-d’œuvre de Frank Herbert pour l’adapter au cinéma reste toutefois une entreprise audacieuse et périlleuse. On l’a vu, David Lynch échouait en 1984 à livrer un résultat à la hauteur.
En 2021, Denis Villeneuve, lui, offre l’adaptation cinématographique espérée d’une partie du livre. Car il faut savoir qu’à la fin de ce premier film, les enjeux présentés ne sont pas résolus. Il faudra attendre le second long-métrage, en 2024, pour achever l’aventure. Et constater finalement que Dune, version Denis Villeneuve, est un film en deux parties.
Dune – 1ère partie
Revenons donc à ce Dune – 1ère partie. Visuellement, c’est une réussite, même si la direction artistique manque d’audace. Le récit est digeste, les enjeux clairs. L’ensemble respecte la trame de fond du début du premier roman de Frank Herbert : Atréides et Harkonnen, les deux maisons en proie à une haine réciproque, se livrent une bataille politique et militaire sanglante pour le contrôle de l’Epice sur Arrakis. Selon le plan plein de traîtrise de l’Empereur et sous les regards calculateurs du Bene Gesserit et de la Guilde.
Les séquences d’action et les moments plus poétiques, voire mystiques, s’équilibrent bien. Villeneuve prend surtout le temps d’exposer l’écologie d’un monde, par petites touches subtiles. Dune, la planète, est indubitablement la figure centrale du film. Une véritable bonne surprise.
Le revers de la médaille, c’est qu’il est parfois difficile de s’impliquer émotionnellement dans le parcours des personnages. Le casting prestigieux est impeccable. Mais le gigantisme du monde écrase tout. Dans ce long prologue, on mesure mal l’ampleur des drames. Certaines situations douloureuses manquent d’impact. La tragédie de Paul Atréides est cependant bien saisie : c’est possiblement l’Elu, mais c’est aussi un monstre.
Globalement, on a l’impression d’être le spectateur extérieur d’un univers qui se met en place. C’est beau, mais froid. Cela dit, Denis Villeneuve rend accessible au plus large public une référence de la SF difficilement abordable. Dune – 1ère Partie est un film un peu trop sage, mais c’est l’avant-goût réussi d’une retranscription aujourd’hui aboutie, puisque Dune – 2ème partie, sa suite, a vu le jour.
Dune – 2ème partie
Dune – 2ème partie reprend exactement là où finit le précédent film. En acceptant d’assurer la production de l’Epice, la substance la plus convoitée dans l’Univers, les Atréides sont tombés dans un piège sur la planète Arrakis. Ils ont été anéantis par leurs ennemis ancestraux, les Harkonnens, soutenus par l’Empereur. Seul survivant de sa lignée, Paul Atréides rejoint les autochtones Fremens, dont il est vu par certains comme le Messie, qui les libèrera de l’oppression étrangère. En compagnie de sa mère, Jessica, une représentante du Bene Gesserit, ordre spirituel et politique, le jeune homme va prendre la tête d’une révolution sans précédent.
Le récit s’assombrit. Il s’intensifie, aussi. Le rythme est plus soutenu, les scènes d’action plus nombreuses. Le long-métrage, qui approche les trois heures, demeure cependant contemplatif, très théâtral. C’est un peplum qui déroule une tragédie, faite de vengeance, de batailles et de duels. C’est surtout, et c’est la bonne surprise, le tableau cruel du pouvoir, politique, mais aussi et surtout spitituel : le pouvoir, les moyens de l’acquérir et ses utilisations pour dominer, contrôler et, finalement… détruire.
En allant puiser des éléments dans Le Messie de Dune, roman central, qui explique la vraie vision de l’œuvre de Frank Herbert, Denis Villeneuve livre la clef de la saga. Paul Atréides n’est pas un héros. Dune n’est pas un récit héroïque. Dans la lumière de la scène apparaissent des figurent gorgées d’ombres : ce sont elles qui, paradoxalement, jettent le bon éclairage sur les protagonistes.
Le casting est toujours prestigieux et impeccable. Zendaya est une Chani dévorée de doutes. Javier Bardem, un exalté de choix. Timothée Chalamet, un Messie parfait qui lutte contre les prophéties faciles, par peur de l’anéantissement à venir qu’il prédit… Face à lui, son nemesis, son double, un Feyd Rautha fou et sanguinaire, sublimement interprété par Austin Butler.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur Dune – 2ème partie. Résumons ainsi : c’est un grand film qui raconte la naissance d’un Messie. Doucement, en prenant son temps. Durement, en exposant la cruauté du monde. Sublimement, avec une direction artistique certes toujours un peu trop sage, mais qui a le sens du grandiose. Dune – 2ème partie, c’est la seconde partie d’un tout qu’il faut dorénavant appelé Dune, tout court. L’adaptation réussie d’un chef d’œuvre de la SF. Tout pourrait s’arrêter là, ça serait déjà très bien. On peut aussi attendre la suite de la saga. Le Messie est née, reste dorénavant à découvrir sa guerre sainte et son héritage…
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
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