
Test : 007 First Light
Cinq ans après sa dernière apparition au cinéma, James Bond revient en jeu vidéo. Sans une ride. Au contraire : rajeuni. L’agent secret le plus connu de la planète affiche une forme insolente dans un 007 First Light qui retrace ses origines. Le titre, développé par IO Interactive, le studio derrière Hitman, propose une aventure réjouissante, qui mélange infiltration et action. Un cocktail savoureux qui sait se faire apprécier et parvient même à remuer le cœur et l’imagination.
Un nouvel éclairage sur James Bond
Dans 007 First Light, on revit les premiers pas de James Bond en tant qu’agent secret. On l’incarne donc avant qu’il obtienne son matricule légendaire. Un choix audacieux et radical, qu’il faut saluer. IO Interactive présente la version la plus jeune du personnage à ce jour : 26 ans. Le premier roman de la série, Casino Royale, l’introduit alors qu’il a déjà 32 ans. L’âge de Sean Connery dans James Bond contre Dr No, le film qui lance la saga cinématographique en 1962.
Le studio danois va plus loin. Il ne s’appuie sur aucun long-métrage de la franchise : il n’exploite même pas le pré-générique de Casino Royale. De même, il n’adapte pas un roman proprement dédié aux origines de James Bond. Son créateur, Ian Flemming, n’en a jamais écrit. Toutefois, l’écrivain a disséminé au sein de son œuvre (douze romans et huit nouvelles), plusieurs informations sur le personnage et son passé.
C’est là qu’IO Interactive puise intelligemment son inspiration pour rafraîchir la vision d’une icône. Démontrant au passage son amour pour elle et témoignant de son respect pour son inventeur. Ainsi, celui ou celle qui n’a rien lu de James Bond pourra être surpris de découvrir un personnage au visage balafré. C’est-à-dire tel qu’imaginé à l’origine par Ian Flemming, qui écrit notamment dans Bons Baisers de Russie, je cite : « C’était un visage à la peau brune, aux traits bien dessinés, où se détachait en blanc sur la peau hâlée de la joue droite une cicatrice de sept centimètres environ. » (Intégrale James Bond 007, volume 1, collection Bouquins, éditions Robert Laffont, traduit de l’anglais par André Gilliard).
On s’amusera à chercher les références aux livres. On vous en donne une : Miss Ponsonby, la secrétaire de James Bond dans les romans, qui devient dans le jeu vidéo l’assistante de M. Les noms de chapitres s’inspirent aussi bien de la littérature que du cinéma. Entre fidélité, interprétation ou libre adaptation, IO Interactive s’en donne à cœur joie. Et pour notre plus grand plaisir, là où ne l’attend parfois pas.
A l’exemple de cette scène d’ouverture, façon Call of Duty, qui nous plonge en pleine manœuvre militaire avec le soldat James Bond. Un début de jeu trépidant qui nous rappelle que le personnage est issu de la Royal Navy. Encore plus inattendu, l’entraînement du futur agent dans le programme spécial 00 est un vrai régal : ce tutorial très développé offre des séquences d’initiation vivante et surtout des cinématiques émouvantes entre les recrues. Les liens qui se nouent sont crédibles et préparent astucieusement les drames futurs.
Car incarner James Bond jeune, c’est également le suivre dans ses erreurs de débutant et les tragédies qu’elles entraînent, qui forgeront sa carrière à venir. Ce n’est pas la dernière des qualités du jeu que d’être empreint parfois de nostalgie et de mélancolie.
Un scénario d’espionnage très actuel
Un autre point très appréciable tient à l’histoire : joliment écrite, bien narrée (quoique son exposé puisse être parfois un peu dense), elle aborde directement les considérations de notre époque. Tout n’est pas original, on peut notamment retrouver certaines problématiques sur la surveillance et le contrôle de l’information présentées dans le film Spectre, mais l’ensemble est cohérent et moderne.
Alors que la section 00 s’apprête à être relancée, sa légitimité, la pertinence même de son existence, va être mise en cause. C’est en fait tout le MI6, le service de renseignement britannique, qui va se retrouver attaqué. En cause ? Les possibles failles de l’Intelligence Artificielle qui récolte les données et guide les missions du département d’Etat. La Défense nationale est menacée, le monde entier avec elle, car dans l’ombre œuvre une organisation criminelle.
C’est en Islande que tout débute pour James Bond. Seul survivant d’une unité de la Royal Navy décimée par une attaque surprise, le jeune soldat se retrouve soudainement engagé dans une mission d’espionnage et de sauvetage. Sa réussite étonnante le mènera à être recruté par les services secrets, en vue d’intégrer la section 00 et lui offrira un rôle majeur dans la découverte et la mise en échec du complot menaçant l’équilibre mondial.
On n’en dira évidemment pas plus. Sinon que mettre au centre de l’intrigue l’IA et ses dérives est une très bonne idée. D’autant que ce concept est mieux traité que dans les deux derniers Mission Impossible. Il réserve quelques surprises au fil de l’aventure. Surtout, il permet de mettre en scène des adversaires mémorables – on croise notamment un seigneur de guerre incarné par un Lenny Kravitz joliment modélisé – et un grand méchant d’anthologie, digne de la saga.
Du côté des « gentils », cette première aventure est l’occasion pour James Bond de faire connaissance avec une galerie de personnalités iconiques, réinterprétés pour l’occasion : M (à nouveau une femme), Moneypenny (très inspirée de la dernière en date au cinéma), et, évidemment, Q. Le responsable du département R&D apparait vieux mais profite d’un développement et d’un temps d’écran rarement, sinon jamais vus dans une production. A cela, il faut ajouter un personnage original : John Greenway, le mentor de James Bond, inventé ici pour les propos du jeu.
Ce riche casting à la caractérisation très travaillé offre un cachet incroyable au titre, le rapprochant véritablement d’un film.
Une réalisation cinématographique
L’ambition est clairement affichée : 007 First Light doit s’apparenter à un long-métrage. Les nombreuses cinématiques léchées donnent le ton. On peut y admirer la modélisation des visages et s’attarder alors sur ce détail : James Bond, pourtant incarné – et brillamment – par l’acteur Patrick Gibson, évoque étrangement un Tom Holland version Nathan Drake dans Uncharted… Non ? On n’a rien dit.
Le jeu d’acteur est remarquable, les musiques enivrantes et bien dosées, avec dans le fond, régulièrement, subtilement, pendant la partie, le rappel du célèbre thème de Bond, composé par Monty Norman et arrangé par John Barry. Jusqu’à l’explosion, dans certaines séquences, de ce même thème dans toute sa puissance. On gardera notamment en mémoire son apparition fugace dans une séquence improbable, démesurée, de conduite de camion de chantier : le thème alors toute sa mesure dans sa version composée pour Au service secret de Sa Majesté, certainement la plus belle de la saga.
Et pour finir sur la musique : comment ne pas relever le superbe générique interprété par Lana Del Rey. La chanson est déjà un classique.
L’ambiance est donc là d’emblée. Les codes de la franchise sont respectés. Ils vont continuer de se dérouler à travers des destinations exotiques. James Bond a toujours été une invitation au voyage. Et ici, tout est respecté. On aura ainsi un aperçu de la Slovaquie, de la Mauritanie, du Vietnam, de l’Antarctique ; et évidemment, de Londres.
La réalisation graphique est solide, sa splendeur s’appréciant totalement sur PS5 Pro et PC. Les extérieurs sont impressionnants, offrant des décors luxueux, parfois vertigineux, pour un rendu global qui saisit l’imagination. Les intérieurs, plus classiques, présentent un souci du détail. L’ensemble profite d’un travail sur la lumière admirable.
La volonté d’obtenir un rendu cinématographique s’apprécie également dans l’écriture soignée des dialogues, leur justesse, avec ce qu’il faut de drame et de légèreté, l’humour second degré faisant mouche. Enfin, il faut relever des scènes de QTE qui viennent ponctuellement amplifier cet effet de vivre une aventure de James Bond sur grand écran.
Elégance de l’infiltration
Les délicieux décors forment autant de scènes où se joue la partie la plus savoureuse de 007 First Light, à savoir : l’infiltration. Sans surprise, mais pour notre ravissement, IO Interactive applique son savoir-faire dans le domaine. Le studio a développé et peaufiné depuis 25 ans Hitman et il applique sans scrupule une formule qu’il maîtrise à la perfection. Fendre des foules superbement ramassées, sentir cette densité, s’y fondre, est un véritable plaisir. On ne se déguise pas, ou peut-être une fois ou deux : là n’est pas le propos ; et c’est tant mieux. James Bond avance discrètement, oui, mais jamais vraiment à couvert : il est ce qu’il est, volontaire, téméraire, et il en est fier.
La progression scriptée enchaîne les objectifs à accomplir suivant toutefois plusieurs manières, au choix de chacun. La poursuite d’une mission, qu’on doive pénétrer dans un lieu ou filer – et parfois abattre – une cible, implique des mouvements d’approche variés : diversion, vol d’objets, écoute de conversation, bluff ou utilisation de gadgets. Ces deux dernières mécaniques de jeu dépendant de deux jauges distinctes : celle d’instinct et celle de la Q-Watch, la montre-à-tout-faire.
Les gadgets à disposition sont assez variés mais limités lors d’une mission. La Q-Watch est imposée : elle permet d’analyser le décor et possède un système de piratage et de sabordage électronique. Le reste est à choisir parmi plusieurs objets, trois pouvant être emportés au maximum : appareil photo à ondes de choc, téléphone dards pour désorienter l’adversaire, stylo lance-missile, laser, fumigènes, mines.
La jauge d’instinct se recharge avec des produits chimiques ou en exécutant certaines actions d’infiltration, comme neutraliser doucement un ennemi. La jauge de la Q-Watch et des gadgets dépend de l’obtention de batteries, disponibles dans l’environnement. L’intérêt et la joie de l’infiltration sont décuplés par le fait que les ressources ne sont pas infinies. De même pour les armes : les munitions ne sont pas illimitées.
Quand l’action frontale devient inévitable, il faut savoir faire parler la poudre et en venir aux mains. Tuer n’est pas jouer : plus que le titre d’un film, c’est ici la philosophie de 007 First Light ; elle reflète bien celle de James Bond qui n’a, je cite, « jamais pu tuer de sang-froid », comme il le dit sèchement dans le roman Motel 007.
On l’a évoqué : lors des phases d’infiltration, on assomme l’ennemi. Ce n’est que dans les séquences prévues à cet effet, intitulées ironiquement Permis de tuer, qu’on peut laisser cours à la violence. Que ce soit dans les phases pétaradantes de tir ou dans les affrontements brutaux au corps-à-corps, l’action lorgne ouvertement vers les mises en scènes de l’ère Daniel Craig. Tout est pensé pour donner un rythme effréné : il faut foncer sur l’adversaire, pour l’empoigner ou récupérer armes (pistolets, fusils, mitraillettes) ou munitions.
L’idée est séduisante. Sa concrétisation, beaucoup moins. Spectaculaires au premier abord, les affrontements se révèlent vite anarchique et parfois pénible. C’est notamment vrai au contact où on frappe les boutons de sa manette comme Bond bastonne sur l’écran : à l’aveugle, au hasard. En fait, il y a bien une mécanique, répétitive, mais surtout assez confuse : une fois comprise, elle perd de sa saveur.
Quelques autres interactions ponctuelles avec l’environnement viennent ajouter un peu de sel. Faire tanguer un avion pour déstabiliser les adversaires, tirer sur des barils explosifs, projeter des objets en pleine figure et utiliser des accessoires dont on taira le nom pour éviter de dévoiler le scénario : tout cela pimente en effet l’action, mais la multiplication des manipulations complique également un peu la partie ; et crée, on y revient, une certaine confusion qui peut mener à quelques frustrations passagères. L’action n’est pas l’aspect le plus satisfaisant de 007 First Light. Même si on en retire finalement, et indubitablement, de l’amusement.
Un autre point regrettable, c’est le peu de séquences de conduite. En plus de se lancer dans quelques poursuites à pied stimulantes, on se retrouve à piloter des voitures et d’autres engins plus inattendus ; ces moments divertissants sont toutefois trop rares. Les véhicules servent souvent à aller d’un point A un point B, ils sont le théâtre de dialogues distillant des éléments de l’histoire : dommage qu’ils ne soient pas plus utilisés pour des courses-poursuites effrénées.
James Bond, royal
Malgré les critiques, le résultat est bien une réussite. Avec passion et talent, IO Interactive a permis à James Bond de regagner ses lettres de noblesses en jeu vidéo. Grâce à 007 First Light, l’agent secret retrouve une identité forte au travers d’une expérience interactive de belle qualité. Certes, cette production balisée obéit à un schéma ludique qui s’avère à la longue répétitif. La mise en scène des combats souffre de faiblesses. La conduite aurait mérité plus de développement. L’ensemble reste toutefois agréable et convaincant. Classique, mais chic. En tout cas, le spectacle et le divertissement sont bien au rendez-vous. La rejouabilité aussi, avec un simulateur qui permet de revivre les missions, en paramétrant leur difficulté. Au final, 007 First Light est tout ce que l’on pouvait espérer : un James Bond à la hauteur, certains diront à son meilleur. En attendant de le revoir au cinéma.
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
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