
Rencontre avec Andy Serkis
Londres. Mercredi 6 mars 2013. 11h15. Au prestigieux hôtel Claridge’s, situé dans le non moins luxueux quartier de Mayfair, je m’apprête à vivre l’une des plus belles rencontres de ma carrière de journaliste chez Game One. Invité par Warner Bros. Entertainment à couvrir la sortie en vidéo du film Le Hobbit : Un voyage inattendu, je vais interviewer Andy Serkis. Récit d’un moment inoubliable et forcément… précieux.
Andy Serkis ? Désolé, je ne vais pas pouvoir.
Fin février 2013, je reçois un mail d’un de mes contacts presse chez Warner Bros. France m’informant de la tenue d’un junket à Londres le mercredi 6 mars, auquel on m’invite à participer. L’événement est destiné à promouvoir la sortie en Blu-Ray et en DVD du film Le Hobbit : Un voyage inattendu. A cette fin, il sera possible d’interviewer Richard Armitage, James Nessbit et, donc, Andy Serkis. Soit : les acteurs incarnant Thorin, Bofur et Gollum.
La proposition est alléchante, l’accepter est une évidence : avoir Andy Serkis sur Game One, la chaîne télé de la culture geek, c’est cohérent et prestigieux. Et pour moi, la perspective d’obtenir quelques minutes en tête-à-tête avec le maître de performance capture est un privilège qui ne se refuse pas. Et les deux autres acteurs alors ? Tant mieux qu’ils soient là, ils enrichiront bien sûr un sujet sur le film ; mais il en va ainsi dans le star system, c’est injuste : certains noms font plus rêver que d’autres. Et ils sont plus vendeurs…
Cela dit, comme d’habitude, rien n’est joué. Je dois défendre la proposition éditoriale auprès de certaines personnes et expliquer que l’opportunité est belle. Il faut se rappeler que Game One n’est pas une chaîne de cinéma, que je ne suis pas spécialiste du domaine et qu’on parle en plus ici de couvrir la sortie d’un film en vidéo. Une journée d’absence pour trois interviews, dont celle d’Andy Serkis, certes, mais l’équivalent de 15 minutes d’entretien mis bout à bout… Pas sûr que tout cela soit bien rentable. Même si les frais de transports sont pris en charge et que Warner assure l’enregistrement des interviews.
De fait, il me faudra refuser l’invitation. Du moins, dans un premier temps. Ai-je échoué à convaincre mon entourage professionnel de l’intérêt de la proposition ? Etais-je moi-même conscient des limites d’un tel projet et ai-je dès lors manqué de conviction ? Je ne sais plus. Ce dont je me rappelle toutefois, c’est que j’étais quand même déçu de devoir laisser passer une telle opportunité.
Sauvé par le jeu vidéo !
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle aurait dû. Cependant, tel n’a pas été le cas. Pourquoi ? Parce qu’un autre événement inattendu a bouleversé son cours.
A la même époque, l’éditeur 505 Games me propose d’assister à une présentation en avant-première de ses jeux Payday 2 et Brothers : A Tale of Two Sons. Avec à la clef, des interviews. Notamment celle de l’immense créateur Josef Fares. Là encore, une rencontre incroyable, mais qui sera contée une autre fois.
L’avant-première est prévue à Londres, le jeudi 7 mars. L’occasion est évidemment trop belle pour la refuser. La proposition de 505 Games est complètement en accord avec la ligne éditoriale de Game One. Une journée de tournage, des sujets sur des titres attendus, pas de frais à débourser, juste le coût de mon absence et celle d’un cadreur : autant dire que cette fois, je n’ai aucun mal à (me) convaincre de dire oui. D’autant que je vais évidemment profiter de cette chance inespérée pour participer également au junket de Warner. D’une pierre deux coups : il n’y a pas de petits profits.
Tout est une question d’organisation. Au final, Warner assurera les frais de transports et 505 Games prendra en charge la nuit d’hôtel.
Ainsi donc, me voilà parti pour deux jours de tournage. Départ le mercredi 6 mars 2013 de Paris à 8h43 arrivée à Londres à 10h. Retour le jeudi 7 mars avec un départ de Londres à 18h01 et une arrivée à Paris à 21h17. Entre temps, j’aurai assuré 5 interviews : deux sur des jeux vidéo, trois autres sur un film. Et j’aurai eu Andy Serkis ! Andy Serkis sauvé par le jeu vidéo, la chose ne manque pas d’ironie !
Retranscription de l’interview de Andy Serkis
L’interview a lieu dans une chambre de l’hôtel Claridge’s, aménagée pour l’occasion. Andy Serkis est assis devant une affiche géante du film « The Hobbit – An Unexpected Journey », en anglais dans le texte. Il est filmé dans un plan télé classique, à une seule valeur. Tout en élégance sobre, l’acteur apparait dans un complet deux pièces gris, ainsi qu’une chemise et une cravate noires ; l’ensemble étant en parfaite harmonie avec ses cheveux et sa barbe poivre-sel. Durant l’entrevue, Andy Serkis fera preuve d’une extrême douceur, autant dans la voix que dans ses mouvements de mains venant à l’appui de ses propos.
Avant de débuter cette interview, puis-je vous demander de vous présenter en vous adressant au public de Game One directement face à la caméra ?
Andy Serkis : « Bonjour, je suis Andy Serkis et vous regardez Game One ! »
Merci. A présent, passons aux questions. Tout d’abord, comment présenteriez-vous Le Hobbit par rapport au Seigneur des Anneaux… diriez-vous que Le Hobbit davantage à un conte de fées ?
Andy Serkis : « Les deux œuvres sont assez similaires. Dans le sens où elles prennent place dans le même univers. Cela dit, pour un nouveau public, une audience plus jeune, des personnes qui n’ont pas vu la trilogie Le Seigneur des Anneaux, il n’y aura pas de comparaison possible. Cette nouvelle trilogie a été pensée dès l’origine comme stand-alone. Après, vous pouvez tout à fait voir les six films à la suite. En termes d’ambiance, on est donc dans le même univers. Cela dit, l’histoire du Hobbit est plus légère, du moins au début : elle commence à Hobbitebourg avec un personnage enjoué et qui va être entraîné progressivement dans ce voyage. Le récit s’assombrit au fur et à mesure. »
Gollum n’a jamais semblé aussi vivant dans ce film. Ça ne peut pas tenir uniquement à technologie, à la capture de mouvement. On dirait que vous connaissez si bien le personnage que vous pouvez tout lui faire faire… Comment avez-vous choisi d’interpréter votre rôle cette fois-ci, après tant d’années ? Quel a été le défi ?
Andy Serkis : « C’est une bonne question. Gollum traverse de nombreuses expériences dans Le Seigneur des Anneaux qui mène ultimement à sa mort. Il fallait que j’oublie tout cela, tout en conservant les aspects de sa personnalité : la schizophrénie, la bipolarité. Toutefois, j’ai pu incarner dans ce film, dans cette scène où il apparait, son innocence ; la naïveté de Smeagol. Quand Bilbo le rencontre, Smeagol est déchiré entre l’envie de jouer avec lui le plus longtemps possible et le désir de le tuer immédiatement et de le manger, qui est l’expression de la personnalité de Gollum. Evidemment, pendant la majeure partie de la scène, il ne sait pas que l’Anneau a disparu : je n’avais donc pas à jouer le fardeau que représente l’objet. Cependant, je devais jouer le moment où il réalise qu’il a perdu l’Anneau, ce qui est peut-être le moment le plus tragique de la vie de Gollum. Mais l’incarner à ce moment précis, c’était fantastique. »
Si je ne m’abuse, vous êtes aussi réalisateur sur le film.
Andy Serkis : « C’est exact. »
Qu’est-ce que cela vous fait ?
Andy Serkis : « Je suis fier d’avoir participé à la réalisation du Hobbit. Un mois avant le début du tournage, Peter Jackson m’a envoyé un mail dans lequel il me demandait si je voulais diriger la seconde équipe de tournage. J’étais ravi qu’il me le demande, c’était une grosse responsabilité : il y a beaucoup de membres dans la seconde équipe de tournage sur un film de cette envergure. Mais Peter voulait que je réalise, parce que j’avais vécu l’expérience du Seigneur des Anneaux, je comprenais la sensibilité de Peter. Je pense qu’il me faisait confiance pour diriger les acteurs ; beaucoup passaient de la première équipe de tournage à la seconde, pour créer et achever des scènes. J’ai eu le plus grand mentor sur le plus grand plateau de tournage au monde. C’était une expérience magnifique. »
La prochaine question est délicate. En tout cas délicate à poser pour moi. Pourriez-vous nous donner un petit aperçu des deux prochains films ? L’idée, c’est de ne pas dévoiler l’intrigue… Peut-être Gollum peut nous soumettre une devinette pour qu’on imagine de quoi il retourne ?
Andy Serkis rit de bon cœur.
Andy Serkis : « Peut-être Gollum peut vous raconter une devinette ? Ah ah ! D’accord. Alors… »
Devant mes yeux s’opère alors une pantomime inattendue, presque une transformation physique. Le visage d’Andy Serkis se met en mouvement, les sourcils s’arquent, la bouche présente un rictus inquiétant, les yeux semblent plus globuleux, le haut du corps s’affaisse légèrement et Gollum apparait, il se met à parler de sa voix granuleuse :
Andy Serkis / Gollum : « C’est en deux parties. Non, en trois, me dis-tu, mon précieux. Et le voyage se fait de plus en plus difficile. »
Andy Serkis se redresse d’un coup, son visage reprend sa contenance, il hausse les épaules, écarte les bras, comme s’il s’excusait de ne pouvoir dire plus. A-t-il conscience du cadeau qu’il m’a fait ? Il doit bien s’en rendre compte : j’ai perdu un peu de mon assurance, je ris, j’hésite. Puis je reprends, pour une dernière question – déjà ! Mais quelle question. Ou plutôt : quelle réponse, là encore incarnée brillamment et de manière inespérée.
Game One fait partie du groupe MTV Networks, je me dois donc de vous poser cette question : Avez-vous récupéré votre trophée que Gollum vous avait volé lors de la cérémonie des MTV Awards de 2003 ?
Andy Serkis : « Non. Il ne me l’a toujours pas rendu. Et je suis furieux. Je vais trouver un moyen de m’introduire en douce dans sa caravane et lui reprendre. Parce que c’est le mien… »
Andy Serkis enchaîne alors, l’air de rien, changeant de ton, faisant renaître Gollum par la voix :
Gollum : « Non, il est à moi »
Interruption d’Andy Serkis, retour à sa voix normale, puis Gollum revient à la charge, puis Andy Serkis coupe court au dialogue :
Andy Serkis : « Non, c’est le mien »
Gollum : « Non, ce n’est pas le cas »
Andy Serkis : « Si, il est à moi. »
Vous attendez-vous à une autre récompense ?
Andy Serkis : « Un autre MTV Award ? »
Pas spécifiquement. Une autre récompense, quelle qu’elle soit.
Andy Serkis : « Ma foi ! Je ne sais pas ! En tout cas, Gollum serait très contrarié de ne pas en avoir une ! C’est tout ce qui l’intéresse : les récompenses ! »
Merci infiniment pour cet entretien !
Andy Serkis : « De rien ! »
Le Hobbit : Un voyage inattendu – critique du film
Je garde une affection toute particulière pour Le Hobbit : Un voyage inattendu. Et je conserverai toujours cet attachement à une œuvre que je considère comme profondément féérique.
Avant de découvrir le film de Peter Jackson en 2012, en avant-première, j’étais en proie à un sentiment mitigé. J’étais partagé entre l’excitation de revoir la Terre du Milieu sur grand écran, 9 ans après été époustouflé par Le Seigneur des Anneaux – Le retour du roi, et l’appréhension de ne pas être autant ravi que lors de ma découverte de la première trilogie réalisée par Peter Jackson. Le Hobbit est un très joli conte pour enfant, mais pouvait-il donner un grand film ? Et même trois, puisqu’on savait déjà qu’il y aurait une nouvelle trilogie ? Et puis, en avançant en âge, on devient nostalgique, plus exigeant et donc susceptible de moins s’émerveiller…
Et pourtant ! C’est les yeux emplis de merveilleux que je suis sorti de cette avant-première. Car oui, pour moi, Le Hobbit : Un voyage inattendu est ce que j’attends de ce genre de récits fabuleux : de l’enchantement.
En adaptant Bilbo le Hobbit, Peter Jackson nous dévoile l’origine de La Guerre de l’Anneau. Un voyage inattendu par bien des aspects et pas seulement parce que c’est le titre du film.
Se déroulant soixante avant les évènements du Seigneur des Anneaux, Le Hobbit narre la quête du roi des nains, Thorin Écu-de-Chêne, pour délivrer le royaume d’Erebor de l’emprise de Smaug le Dragon. Une aventure risquée dans laquelle Bilbo a un rôle à tenir et qui va le mener bien au-delà, puisqu’il va entrer en possession de l’Anneau Unique et changer ainsi le destin de la Terre du Milieu.
Pour réaliser son film, Peter Jackson va puiser autant dans Bilbo le Hobbit que dans Les contes et légendes inachevées Surtout, il choisit d’évoquer Le Seigneur des Anneaux et de réunir une partie du casting de la première trilogie. Une infidélité au roman de J.R.R. Tolkien qui lui permet d’assurer la continuité entre ses films et un confort pour le plus large public qui reste dans un même univers cohérent. Le spectateur qui a vu Le Seigneur des Anneaux se sent chez lui. Un chez soi toutefois différent, puisqu’il donne un autre point de vue sur le monde. Celui qui n’a jamais rien vu ni lu entre aisément dans un monde qui reste cependant foisonnant et dense.
Parmi les nouveaux arrivants, on saluera la présence de Martin Freeman qui offre une incarnation si juste de Bilbo qu’elle contribue à elle seule à l’attachement au film. On en oublierait presque Andy Serkis et son Gollum… presque…
Comme pour Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit est l’occasion de découvrir la Nouvelle-Zélande, par des chemins différents ici. Ce n’est pas le moindre des mérites de Peter Jackson d’ancrer en partie dans le réel son récit de fantasy.
Le Hobbit, un voyage inattendu est donc un film merveilleux. Magiciens, créatures fantastiques aventures épiques sont les ingrédients d’une formule qui produit un charme durable. A la fois tragédie et comédie, ce premier épisode de la nouvelle trilogie – ou doit-on dire la prélogie ? – est un véritable conte de fées dont la magie opère instantanément. Et qui, comme toute œuvre de ce genre, délivre ses leçons de morale et de courage. Les deux films suivant ne retrouveront jamais, à mes yeux, cette force d’évocation.
Une dernière anecdote pour la route
L’improbable engendre l’incroyable. Après avoir fini les interviews à l’hôtel Clarigde’s, alors que longeais les rues de Londres jusqu’au lieu de mon prochain rendez-vous, j’ai croisé la route de Kit Harington. L’acteur qui incarne John Snow dans Game of Thrones marchait là, sur le même trottoir, dans le sens opposé. Il est passé, à peine le temps pour moi de prendre conscience de sa présence, puis il s’en est allé. Décidément, ce mercredi 6 mars 2013 avait vraiment quelque chose de fantastique…
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
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