
Entrevue avec Jeff Imada
2008 restera, pour moi, inoubliable. Cette année-là, j’ai eu l’immense privilège de pouvoir m’entretenir longuement avec Jeff Imada, artiste martial et coordinateur de cascades : une légende à Hollywood. C’est notamment lui qui a assuré la chorégraphie des combats de La Mort dans la peau et de La Vengeance dans la peau. En tant que fan inconditionnel de Jason Bourne, j’ai évidemment vécu cette rencontre comme un rêve improbable et elle demeure encore aujourd’hui un souvenir mémorable.
Jeff Imada : de Jason Bourne au cinéma à La Mémoire dans la peau en jeu vidéo
Difficile de résumer l’immense carrière de Jeff Imada en tant que cascadeur et coordinateur des cascades, apparaissant parfois comme figurant. Outre La Mort dans la peau et de La Vengeance dans la Peau, donc, en une trentaine d’années, l’artiste a contribué à des productions telles que Blade Runner, L’Arme Fatale, The Crow, Blade, Fight Club, Twilight, Domino (on y reviendra) et même Fast & Furious (en l’occurrence le 7ème opus).
A cela, il faut ajouter, et cela a son importance pour moi, son travail sur : Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin (on y reviendra), Prince des Ténèbres, Invasion Los Angeles, L’Antre de la folie, Los Angeles 2013, Vampires et Ghosts of Mars. Des films de John Carpenter, un de mes réalisateurs préférés.
J’étais donc aux anges quand l’attaché de presse de Vivendi Games à l’époque m’a proposé d’interviewer Jeff Imada, dans le cadre de la sortie du jeu vidéo La Mémoire dans la peau (The Bourne Conspiracy en V.O.)
Je tairai le nom de cet attaché de presse : il se reconnaîtra s’il me lit et il sait qu’il a ma reconnaissance éternelle pour le privilège qu’il m’a offert.
Jeff Imada est intervenu comme consultant sur l’adaptation vidéoludique de La Mémoire dans la peau. Un titre malheureusement loin d’être mémorable, sinon pour certains fans irréductibles de Jason Bourne, comme moi. Le jeu ne manque pas d’idées, sa réalisation cinématographique avait de quoi séduire en son temps et l’ensemble reste encore aujourd’hui cohérent avec l’univers qu’il retranscrit. Mélange de tir, d’affrontements brutaux au corps-à-corps et d’infiltration, le jeu se focalise sur des combats dynamiques et incontestablement nerveux. Il pèche toutefois par sa répétitivité et un manque d’ambition : des faiblesses qui le rangent dans la catégorie des productions passables.
Quoiqu’il en soit, c’est grâce à l’existence de jeu vidéo que j’ai pu obtenir cette interview d’un grand monsieur du cinéma.
Un petit air d’Hollywood à Paris
La veille de l’interview, le jeudi 21 février 2008, Vivendi Games organisait une soirée privée pour promouvoir La Mémoire dans la peau. Des journalistes de la presse européenne étaient invités à découvrir en avant-première des images inédites du jeu, lors d’un dîner dans le charmant club Le Réservoir. Un lieu atypique, une ancienne forge post-atomique reconvertie en une salle de concerts et de spectacles ; un espace ouvert en 1995 par le regretté acteur franco-sénégalais Mouss Diouf et qui a définitivement fermé suite à un violent incendie en 2019.
Cette soirée s’offrait un petit côté hollywoodien. Avant le dîner, pendant l’apéritif, un événement insolite s’était produit : une bagarre dans le style de Jason Bourne. Une petite chorégraphie évidemment orchestrée pour l’occasion par des professionnels et que suivait attentivement Jeff Imada, l’invité d’honneur de la fête. L’artiste martial s’adressa au public après cette petite animation et, pour ma part, j’eus l’occasion d’avoir quelques mots de lui, lors d’un micro-trottoir. Car j’étais non seulement là pour savourer un bon dîner, mais également pour travailler : ma mission était de faire un tour des participants pour produire un reportage sur la soirée.
Le meilleur restait à venir… Le lendemain, le vendredi 22 février 2008, j’avais rendez-vous en tête-à-tête avec Jeff Imada pour son interview.
Rencontre à l’hôtel Régina, façon Jason Bourne
L’interview avec Jeff Imada était prévue à l’hôtel Régina. Un choix de lieu pas innocent. Dans le film La Mémoire dans la peau, Jason Bourne, incarné par Matt Damon, se retrouve près de l’hôtel Régina, à côté de la place des Pyramides, sous les arcades de la rue de Rivoli.
Afin d’habiller le sujet, pour introduire Jeff Imada de façon vivante et dynamique, j’ai souhaité m’inspirer du plan de La Mémoire dans la peau. L’idée était de filmer l’artiste martial longeant les arcades de la rue de Rivoli, traversant la place des Pyramides et entrant dans l’hôtel. Jeff Imada a accepté sans difficulté et mon cadreur a donc réalisé les plans nécessaires.
Après quoi, l’interview pouvait donc commencer.
Retranscription de l’interview de Jeff Imada
L’interview a lieu dans une grande salle de l’hôtel Regina. Jeff Imada est assis face à moi, la caméra le filme suivant un cadre télé classique, alternant entre deux valeurs : plan moyen et plan moyen et plan serré. Jeff Imada s’exprime régulièrement par des mouvements souples, bras et mains mimant une gestuelle, pour figurer une chorégraphie. L’échange durera une quarantaine de minutes, le double de ce qu’on m’avait accordé à l’origine : l’attaché de presse avait tout simplement laissé filer le temps, oubliant le déroulement de mon entretien.
Pour le public qui ne vous connait pas, pouvez-vous présenter ?
Jeff Imada : Bonjour, je m’appelle Jeffrey Imada, je suis cascadeur en chef sur les combats de la série Bourne, je suis intervenu sur les films et j’ai été très impliqué dans la réalisation du jeu vidéo.
Vous êtes formé aux arts martiaux… Comment avez-vous acquis et développé vos compétences en la matière ?
Jeff Imada : J’ai eu la chance d’étudier très tôt les arts martiaux, le Tae-Kwen-Do, le Kenpô japonais, un peu de Judo, l’escrime. J’ai ensuite eu la chance de suivre la méthode de Bruce Lee, le Jet-Kundo, et je l’ai enseignée. J’ai également appris un art martial philippin, le Kali, avec Dani Nasano, qui était un bon ami de Bruce Lee.
Vous avez une longue carrière derrière vous, principalement en tant que cascadeur, directeur des cascades et coordinateur des cascades : que pensez-vous de l’évolution de la coordination des cascades ?
Jeff Imada : L’évolution du métier de cascadeur en chef… eh bien… je pense que le domaine est en train de changer, il se sophistique… le public est beaucoup plus mature, il a été habitué à voir beaucoup de cascades révolutionnaires et il attend des choses plus excitantes et des situations innovantes à l’écran. Je pense que la technologie aidant, avec les images de synthèse et les autres effets numériques, nous sommes capables d’apporter une meilleure action et une expérience plus intense au public.
Qu’est-ce que vous pouvez faire aujourd’hui qui était impossible avant ? Comment dirigez-vous une scène de combat de nos jours ?
Jeff Imada : Je pense qu’aujourd’hui vous pouvez voir les acteurs agir, ou plutôt vous avez l’impression que les acteurs réalisent un grand nombre d’actions, ils tombent, ils sautent ou percutent un objet, tout un tas de choses dans le genre…en fait, le décor peut être créé après, la distance augmentée… vous aurez quand même le sentiment que les acteurs réalisent les actions que vous voyez. Avant il fallait tout faire réellement, à présent, avec l’aide des images de synthèse, les fonds bleus et la motion capture, il est possible de renforcer un effet et de vous offrir une expérience telle que vous êtes dans l’action avec l’acteur…
Qu’est-ce qu’une scène de combat parfaite et comment l’obtient-on ?
Jeff Imada : Une scène d’action parfaite… si jamais il y a eu une scène d’action parfaite… L’idée générale qui préside à la réalisation d’une scène de combat, selon moi, c’est que la scène de combat est l’extension d’un dialogue ou une autre manière de s’exprimer, une façon différente d’interagir … on se sert du corps pour raconter l’histoire plutôt que de la parole. Pour moi, l’action, c’est le dialogue physique… la continuité de la parole… il s’agit de faire comprendre au public que les personnages continuent d’interagir entre eux, c’est une manière de montrer ce que font les personnages dans la situation où on s’attend à les voir agir. On ne sort pas le public de l’action en faisant faire aux personnages des choses qui ne leur correspondent pas. Quand on réalise une scène de combat, il est (donc) important de bien connaître les personnages, leur histoire, leur but, pour créer l’action qui continue le récit et respecte en même temps le rythme, le tempo…
Qu’est-ce qui est volontairement exagéré dans une scène de combat au cinéma pour obtenir le meilleur effet, le plus grand impact ? Je veux dire : sur quels détails vous concentrez-vous pour obtenir des performances aussi exceptionnelles que celles vues dans La Vengeance dans la peau ?
Jeff Imada : Durant une scène de combat, il y a des choses qui doivent être soulignées (ndt : exagérées, amplifiées) : le côté physique des personnages, leur énergie, leurs intentions, ce qu’ils essayent de faire… En général, je prévois certains rythmes et mesures précis dans l’action, des moments forts qui entraînent une réaction et auxquels le public est sensible. Ils sont compris. Il ne s’agit pas de réaliser une scène où l’action n’est qu’une suite de coups (boum boom) étudiés sur le même tempo ou qui montre des mouvements fantastiques que vous aimez bien, sans aucun moment qui vous permet d’assimiler ce qui se passe à l’écran. C’est très important de garde cet équilibre pour que vous compreniez l’intention des personnages et leur réaction, un peu comme dans un dialogue où vous parlez et vous écoutez tour à tour. Quand vous frappez quelqu’un, il y a une réponse immédiate à cette action. La personne ressent la douleur, il l’endure et soit il contre-attaque, soit il commence à perdre la bataille. Tous ces petits détails sont des temps forts que j’essaye de faire ressortir afin que le public perçoive les hauts et les bas de l’action.
À propos de Matt Damon : est-ce un bon élève ?
Jeff Imada : Matt Damon est vraiment un acteur avec qui on prend plaisir à travailler, il est physique, athlétique, intelligent et vif. Il connait son personnage, ses limites, ce qu’il doit faire et ne pas faire. Collaborer avec lui a donc été facile pour moi. Matt apprend rapidement les techniques de combat, il les comprend… s’il a un problème, il n’hésite pas à le dire et je m’arrange pour lui simplifier les choses afin qu’il retienne mieux son mouvement, je m’adapte. Car chaque personne bouge différemment et chacun est plus ou moins à l’aise avec certains mouvements. J’essaye donc de faire les choses de la manière la plus simple et la plus agréable. Mais s’il y a des choses que les acteurs comme Matt trouvent plus évidents à faire et que j’estime qu’il n’y a pas d’inconvénient à changer, je le fais pour rendre la chose plus conviviale. C’est très plaisant de travailler avec Matt Damon, il comprend que certaines choses doivent être exagérées. Par exemple, il va exécuter une technique de combat et plutôt que de donner un coup de poing, il va en asséner deux, il va frapper l’adversaire dans le dos, pour plus d’effet. Il ne se contente pas de donner un coup en haut, un coup en bas, ce qui est bien, mais il va accélérer le mouvement, lui donner plus d’ampleur, pour mettre l’accent sur ce geste et renforcer l’impact parce qu’il sait que visuellement, ça va plaire beaucoup plus public. Il n’hésite pas à demander : « Est-ce que ce serait mieux autrement ? Le résultat est-il bon ? », et je peux en conséquence m’arranger pour le mettre mieux en valeur.
Si vous deviez définir le personnage de Jason Bourne, comment le décririez-vous ? Quelles sont ses caractéristiques, dès lors que l’on parle de chorégraphie et d’action ?
Jeff Imada : Je dirais que Bourne est évidemment un combattant aguerri à bien des égards, ce que l’on voit surtout dans les deux derniers films où il part en quête de son identité… il parait normal, mais ne se rappelle pas qui il est… ce qui implique que beaucoup de ses aptitudes physiques et ses réactions sont ancrés dans son subconscient. Il est donc constamment surpris par ce qu’il fait, par sa capacité à se débarrasser de ses ennemis rapidement et efficacement. Savoir ça et le comprendre, c’est posséder la clef de son personnage. Lui donner ensuite les moyens d’agir, c’est laisser le public prendre conscience qu’il n’est pas une personne normale, un simple soldat entraîné, mais qu’il est le meilleur dans son domaine. Il est très inventif, il utilise l’environnement pour accomplir son action. Il peut battre ses adversaires complètement en un minimum d’effort si la situation le permet.
Quelle est votre influence sur le processus de tournage d’une scène de combat, dès lors que vous en assurez la chorégraphie ?
Jeff Imada : Tout d’abord, concernant les deux derniers « Jason Bourne », ceux auxquels j’ai participé, j’analyse la scène, les objectifs et l’adversaire, mais je fais aussi attention à ce que veulent le chef décorateur et le producteur dans l’environnement, je regarde si c’est un espace clos ou à ciel ouvert. Je cherche ensuite quels objets ils aimeraient, je donne des exemples de ce qui seraient appropriés. J’essaye de percevoir le type d’environnement, son ambiance, et s’il y a quelque chose que je peux utiliser, je ne m’en prive pas ; si je pense qu’un objet devrait s’y trouver ou s’intègre bien, je l’apporte et leur demande de l’inclure (…) J’essaye ensuite de me servir de cet objet. Le magazine du second film ne dénote pas dans la salle à manger. De même pour le livre du troisième film… Bourne casse la table sur laquelle se trouve le bouquin. Alors que Desh se relève et arrive sur lui pour le tuer, Bourne voit un objet qui est pour tout le monde un simple livre, mais qu’il utilise comme une défense et il rééquilibre ainsi le combat. Bourne tâche de ne pas se faire mal, il utilise un objet pour s’en sortir et prendre l’avantage. Il s’agit constamment de trouver l’objet ordinaire qui va servir d’arme. S’il le faut, les femmes peuvent retirer leurs bottes et utiliser les talons hauts comme une arme effilée, afin de viser les yeux, la gorge, etc. On peut se servir d’un élément aussi simple ou retirer sa ceinture, des clefs peuvent aussi faire l’affaire, il y a beaucoup de possibilités, un stylo peut aussi servir, vos lunettes. Quasiment n’importe quoi peut être transformé en arme. C’est donc très amusant de chercher un objet et de montrer au public qu’il peut être utilisé de différentes manières, afin de se défendre contre une menace.
Pourriez-vous m’en dire plus sur l’utilisation des objets dans les films de la série « Jason Bourne » ? Dans chaque film, on y apprend quelque chose : comment se battre avec un stylo, avec un magazine, avec un livre… En quoi ces objets enrichissent-ils la chorégraphie des combats ?
Jeff Imada : La plupart du temps, les objets que j’utilise dans les films sont confectionnés par les accessoiristes. Par exemple, le livre du troisième film : j’ai en fait utilisé trois livres différents pour cette scène. L’un est réel, on peut voir les pages s’ouvrir ; le deuxième est plus souple, notamment du côté qui vient heurter le visage de Desh quand Bourne frappe. Enfin, pour le coup dans la gorge, le livre utilisé est creux, il y a une structure à l’arrière, mais le centre, la partie qui touche Desh, est rembourré, ce qui adoucit le coup sur la gorge. Il y a donc plusieurs types de livres pour différentes utilisation dans cette scène. Les accessoiristes sont vraiment importants : c’est eux qui créent un objet consistant mais sans danger pour les acteurs. En conséquence je travaille main dans la main avec eux, avec le département des effets spéciaux, pour essayer d’obtenir le meilleur rendu en toute sécurité.
Votre style correspond-il à celui de Paul Greengrass ? Ou bien Paul Greengrass adapte-t-il sa mise en scène en fonction de votre vision des combats ?
Jeff Imada : Paul Greengrass et moi avons travaillé conjointement. Il me connait et me comprend. Paul est arrivé après le premier film et la chorégraphie était déjà établie. Mais Paul sait aussi qu’à chaque fois que Bourne est dans un combat, il faut apporter un élément original, différent de ce qui s’est vu avant, utiliser un objet pour aider le personnage. Je peux donc dire qu’avec ma compréhension du personnage de Bourne et des scènes, j’ai quasiment élaboré de bout en bout les gros combats pour Paul et Matt. Ils ont été spécialement prévus pour correspondre au personnage dans une situation spécifique afin de plaire au public. Dans tout ce que j’ai fait, Paul a donc modifié très peu de choses. Le duel avec Desh est donc ma vision de l’évolution du personnage et de sa confrontation avec une nouvelle génération d’agent. Paul a aimé ce que j’ai produit et cela représente pour moi une vraie récompense. C’est très plaisant.
Il n’y a pas de mouvements spectaculaires dans la trilogie « Jason Bourne »… Je suppose que c’est un choix délibéré pour créer un certain effet… est-ce le cas ?
Jeff Imada : En fonction du type de film, certains acceptent le sang, d’autres non… dans ces derniers, vous ne pouvez pas montrer le sang, les coupures dans les scènes. Certaines scènes sont donc réalisées en vue de ne rien montrer… les objets sont utilisés, comme le livre, mais ils ne laissent pas de marques. Ils ne coupent pas, des choses comme ça (…) Le niveau de violence est à rapprocher de l’intensité du coup ou de l’objet utilisé, parallèlement à la capacité de défense des deux combattants. Il faut donc prévoir des parades ou sinon le coup laisserait une marque terrible. Mais il s’agit aussi de rendre la violence et l’idée que quelqu’un essaye de faire vous faire mal. L’adversaire dévie le coup et en atténue la violence. C’est un peu le jeu du chat et de la souris, vous voyez que les deux combattants sont des experts, ils réalisent des mouvements et délivrent des coups qui relèvent d’un haut degré de maîtrise. Le public comprend que ce sont des soldats aguerris, bien entraînés, et qui ont l’habitude d’encaisser des coups justement grâce à leur entraînement. Travaillez avec quelqu’un qui a un passé de boxeur ou qui a pratiqué n’importe quel type d’art martial, il est habitué à subir des attaques et à est capable d’y répondre. C’est tout à fait crédible de voir les personnages absorber une partie de leurs dégâts, à l’opposé d’une personne lambda qui n’a jamais été engagé dans un combat.
Quelle a été votre implication dans La Mémoire dans la peau, le jeu vidéo ?
Jeffrey Imada : J’ai été impliqué dans la conception du jeu vidéo pour assurer la qualité des personnages et de l’environnement, vérifier que tout ce qui fait la signature d’un personnage, son style, respecte les films. Et que le cachet original soit présent. Les développeurs avaient déjà décidé clairement qu’ils voulaient retranscrire dans le jeu ce qu’avait vu le public au cinéma. Il y a donc eu des discussions pour savoir comment parvenir à ce but et ce qu’il fallait faire pour reproduire le style de Bourne et donner le sentiment que vous êtes ce personnage. J’ai donc été impliqué quasiment depuis le début dans la conception artistique du jeu, avec les designers et les programmeurs, afin d’aider à restituer l’expérience Bourne et la mettre à portée de main du joueur. Ca été très agréable de pouvoir accomplir cet objectif, de partager les points de vue de chacun pour trouver la méthode adéquate permettant le plus large panel de mouvements, de techniques, jouables une fois la manette en main. Et de lui donner la possibilité de choisir entre plusieurs manœuvres de combat, pour qu’à chaque partie, le jeu soit différent.
Plus précisément, comment vous y êtes-vous pris pour obtenir le résultat voulu ?
Jeffrey Imada : J’ai participé à la capture des mouvements pour les combats à mains nues et au pistolet. J’ai fait appel à quelques personnes, une équipe de spécialistes qui avaient les talents requis pour exécuter le type de combats que nous avons développé sur la série des Bourne. Toutes ces personnes étaient des cascadeurs accomplis, ils savaient comment se comporter, comment réagir, ils avaient tous appris les arts martiaux, mais surtout ils connaissaient bien les techniques que j’ai développé dans les films. Sans cela, tout aurait été plus difficile, cela aurait pris plus de temps d’apprendre les techniques à un novice. Mais on ne pouvait pas se contenter d’experts en arts martiaux pour assurer la capture de mouvements, il fallait aussi s’entourer de cascadeurs émérites et entraînés à combattre pour retranscrire les bonnes réactions. Parce qu’il faut être précis dans le jeu vidéo, vous avez envie que les réactions, les techniques et les cascades soient appropriées. Comme les mouvements se répètent beaucoup, il faut garder une précision constante. Là encore, ça a été très amusant et je pense que ça été un vrai challenge physique pour les personnes qui ont réalisé la capture de mouvements. Parce que dans les films, c’est différent, réaliser un film n’est pas créer un jeu vidéo. Lors de la capture de mouvements, vous passez votre journée debout. Et quand tout est prêt pour le tournage le matin, que le matériel a été installé et testé, tout est configuré pour tourner une journée entière. A l’opposé, au cinéma, la prise de vue s’effectue sous un angle, puis il faut modifier l’éclairage, filmer sous un autre angle, changer de caméra, rajuster les costumes, refaire le maquillage. Il y a donc des temps morts, on peut se relaxer et répéter la scène suivante en attendant la prochaine prise de vue ou le tournage d’une partie de l’action sous un autre angle. A l’inverse, la capture de mouvements exige que vous soyez debout toute la journée, vous êtes seul à enchaîner les techniques et il n’y a pas besoin d’ajuster les costumes ou refaire le maquillage. L’habillage sera réintégré suivant les capteurs présents sur votre combinaison, suivant l’action.
Qu’est-ce qu’on peut faire dans un jeu vidéo qu’on ne peut pas faire dans un film ? A-t-on plus de liberté dans un jeu vidéo ?
Jeffrey Imada : Grâce à la capture de mouvements, vous pouvez réaliser plusieurs choses… Vous n’êtes pas obligé de tourner une scène de combat complète, comme au cinéma. Pour un film, je chorégraphie un combat, il est filmé, monté et ce qui figure au montage est ce que le public voit sur l’écran, ça ne changera plus. La capture de mouvements pour un jeu vidéo ne demande pas de chorégraphier entièrement un combat. Vous pouvez juste avoir l’idée de ce que ça doit donner et vous contenter de certaines actions, certaines techniques. Vous pouvez juste lâcher un petit coup ou un crochet du gauche, suivre un enchaînement. Ce sera utilisé pour construire la structure qui laisse plus tard le choix de la combinaison aux joueurs. Finalement, je pense que la capture de mouvements est plus technique, le jeu vidéo demande beaucoup plus de technique, parce qu’il faut définir des choix multiples pour le joueur. Suivant le moment dans la partie, le résultat peut être différent, la position et l’environnement changent, la technique est plus ou moins efficace suivant que vous combattez plus ou moins bien, que vous frappez, subissez des dégâts et contre-attaquez. Le jeu vidéo La Mémoire dans la peau utilise un système d’adrénaline qui vous ouvre de nouvelles possibilités pour vaincre votre adversaire parce que vous êtes plus fort. Il y a donc plus de liberté pour créer ses mouvements. Vous vous sentez plus puissant en incarnant Bourne dans le jeu qu’en l’observant au cinéma.
En 1971, Bruce Lee était l’invité du Pierre Berton Show. Il donnait alors sa vision du cinéma. Il disait : « Pour moi, le cinéma, c’est le mouvement ». Êtes-vous d’accord avec cette affirmation et, si oui, comment parvenez-vous à créer ce mouvement ?
Jeffrey Imada : Au cinéma tout est évidemment question de mouvement. Mais je pense que c’est aussi savoir capturer une émotion. Je pense donc que pour nous… tout au moins pour moi, quand on construit un dialogue entre deux personnages, vous créez une interaction, vous faites passez une information et vous jouez sur l’action et la réaction, vous vous servez de ce dialogue pour raconter l’histoire… Pour moi, tout le mouvement qui existe dans ces actions, c’est une autre manière de dialoguer. Vous n’inscrivez pas la conversation dans la parole, mais vous la placez au niveau physique. A charge pour moi de transmettre le discours, de continuer physiquement le dialogue oral qu’on eut les personnages avant. Quand vous réalisez une scène d’action, vous continuez à raconter l’histoire, ce que font les personnages, leur motivation, leur but, à un niveau physique. Parce que c’est un film et donc du mouvement, vous voulez bien placer la caméra pour saisir ce mouvement et l’émotion qui en découle, afin que le public puisse apprécier, comprendre et saisir ce qui se passe à l’écran. Vous voulez placer le public dans le meilleur angle possible pour ressentir l’impact de la scène et lui délivrer l’information.
Toujours dans ce même Pierre Berton Show, Bruce Lee précisait : « Quand je frappe, j’espère ne pas gâcher le cadrage »… La caméra reste-t-elle un obstacle dans les films d’action ?
Jeffrey Imada : Quand je réalise une chorégraphie au cinéma, j’ai toujours à l’esprit l’angle de la caméra, je garde en mémoire sa position. Généralement j’analyse la scène comme ça : « Si les acteurs commencent un dialogue sous un angle précis, vous voulez rester dans la même perspective, il ne s’agit pas de passer brutalement dans l’angle opposé, ce qui désorienterait le public. Je garde toujours ça en tête quand je créé une action, une technique. Je ne veux pas être limité par un angle de caméra. Je ne réalise donc pas une technique inappropriée. Je choisis au contraire le mouvement le mieux adapté à l’angle de caméra. La plupart du temps, j’enregistre une vidéo de ce qui est filmé et j’essaye de trouver un autre angle si j’ai un doute sur celui qui convient le mieux. Sur celui qui transmet le mieux l’information et vous permet de voir la technique et de l’apprécier pleinement. Car si vous avez un mauvais angle dans certaines scènes, peu importe si vous réalisez bien votre mouvement, ça ne se voit pas, l’information n’est pas transmise et on ne comprend rien. Le public regarde mais n’apprécie pas. C’est donc à moi de transmettre l’émotion… si je chorégraphie la technique ou que je la réalise moi-même, il faut que le public la ressente. Bruce Lee était très bon dans ce registre, il montrait parfaitement les techniques et il ajoutait des mouvements qu’il n’aurait jamais réalisé dans un vrai combat mais qui étaient cinématographique. Il faisait ce choix de dire : « Ok, cela n’est pas réaliste, je peux le réaliser, mais je ne le ferais pas dans un combat de rue… » Par contre dans un film, il avait toute liberté de le faire. Je garde toujours cette liberté à l’esprit. Je peux prendre la liberté de faire quelque chose qui n’est pas ordinaire. Cela dépend du film. Si c’est un film réaliste, vous ne voulez pas sortir le public de cette réalité, mais vous souhaitez quand même souligner certains éléments pour obtenir un impact. Tout ça est captivant, même si cela se transforme souvent en bataille… vous essayez de travailler main dans la main avec les cadreurs pour qu’ils saisissent au mieux l’instant crucial.
Finalement, lors de cette émission de 1971, Bruce Lee disait : « À l’avenir, la Chine s’ouvrira, et cela favorisera une meilleure compréhension »… Près de quarante ans plus tard, pensez-vous qu’il y ait une meilleure compréhension entre les cultures orientale et occidentale ?
Jeffrey Imada : Oui, je crois. Je pense qu’il y a 40 ans, et la Chine en est un bon exemple, il y avait moins de compréhension entre les cultures asiatiques et occidentales. Le monde était encore vaste, il y avait moins de communication et d’interaction. Avec Internet et les nouvelles technologies, le monde s’est rétréci. Je pense que la Chine de Bruce Lee dans les années 60 rencontrait beaucoup de problèmes avec les étrangers qui enseignaient des arts martiaux éloignés des traditions chinoises et du style de combat chinois. De même, il était mal avisé d’enseigner à un étranger. Les chinois préservaient les secrets de leur tradition, qui passaient d’une génération à une autre, d’habitude dans la famille ou dans les mains de quelques privilégiés. Parce que ces arts martiaux étaient très dangereux, destructeurs et dans de mauvaises mains, ils pouvaient nuire à la vie des gens. Mal employés, ils étaient négatifs. Je pense que les chinois estimaient que les occidentaux ne pouvaient pas comprendre et apprécier leur culture. De leur côté, les occidentaux imaginaient les asiatiques comme un peuple étroit d’esprit et pas aussi développé qu’eux. Mais la culture chinoise est millénaire. Je pense donc qu’avec Internet, les distances qui se réduisent, les gens qui s’intéressent aux cultures et qui viennent d’horizons différents, le monde est plus ouvert et les gens s’apprécient plus pour ce qu’ils sont : des individus, pas des êtres qui ont telle couleur ou viennent de tel pays. Dit simplement, chacun y gagne, tout le monde reconnait que nous sommes tous des hommes. Nous sommes pareils, même si nos apparences diffèrent. Nous avons tous des sentiments, des émotions, nous nous soucions des autres, de notre famille, de nos amis. Cette ouverture et cette meilleure appréciation des cultures s’appliquent aussi aux arts martiaux où l’on apprécie les capacités de chacun. En fait chaque culture à des arts martiaux traditionnels, mais il n’y a pas vraiment de différence, même si les styles ne se ressemblent pas. Dans les arts martiaux, chaque culture a sa méthode de combat qui correspond à son environnement, au pays et à l’éducation prodiguée. Mais aujourd’hui les peuples partagent plus de points communs, vous le voyez avec le full contact, chaque culture assimile les autres, intègre des styles différents. Bruce Lee le faisait déjà dans les années 60 et 70. Pour développer son Jet-Kundo, il avait étudié et compilé 27 styles de combat venant de tous les coins de la planète, des styles allant de l’escrime à la boxe occidentale, en passant par le kick boxing, les arts martiaux philippins et indonésiens, le judo, le Jijutsu, des arts venant de toutes les cultures possibles. En étudiant toutes ces méthodes et en les réunissant dans son propre style, Bruce Lee était un précurseur et son action n’était pas très bien vue des défenseurs d’une certaine tradition. Aujourd’hui, les gens n’hésitent pas à faire des mélanges entre les styles, je pense même qu’il arrivera un moment où il sera difficile de trouver un vrai style traditionnel avec cette habitude de tout mélanger pour obtenir un meilleur résultat. Mais le monde moderne est ainsi, il évolue et essaye de rendre les choses meilleures. Etre bloqué dans un style ou un système, vouloir enseigné un seul type d’art martial, ce n’est pas avoir l’esprit ouvert et apprécier les choses, les nouvelles technologies et les changements. D’un côté il est important de préserver les traditions, mais pour avancer, il faut toujours chercher à innover et à évoluer.
Une fin d’interview (agréablement) surprenante
En plus des 40 minutes d’interview avec Jeff Imada et du temps supplémentaire pour tourner sa séquence d’arrivée à l’hôtel Régina, j’ai eu le droit ce 22 février 2008 à deux autres surprises.
Pendant que l’entretien se concluait et que je disais au-revoir, je me suis permis ce que je ne fais pas d’ordinaire : demander un autographe. Une signature, mais pas sur n’importe quel objet : sur la jaquette du DVD de Jack Burton dans les griffes du Mandarin (Big Trouble in Little China en V.O. – le titre est plus drôle). Un film de John Carpenter dont il ne se contente pas d’assurer les cascades : il y apparait aussi fugitivement comme acteur figurant dans une scène de combat à l’aéroport de San Francisco.
Jeff Imada a accepté de signer, en toute simplicité et visiblement avec un grand plaisir.
Et là, miracle des rencontres improbables et des discussions inattendues. En échangeant quelques mots supplémentaires avec lui, en lui avouant que pour préparer cette interview, j’ai regardé celle qu’il donnait dans le making of du film Domino, je constate qu’il ne savait pas qu’il figurait dedans. Je luis sors donc mon édition DVD collector (un steel book) pour appuyer mes dires. Et, voyant qu’il étudie avec attention l’objet, je lui dis, en toute désinvolture : « Gardez-le, je vous en prie ». D’abord il refuse. J’insiste, je lui affirme que ça me fait plaisir – et c’est vrai. Pour moi, c’est une façon de le remercie pour tout : pour sa gentillesse, sa douceur, sa générosité dans les réponses, son talent ; bref, pour ce qu’il est et ce qu’il m’a un peu offert de lui, aujourd’hui. Il me remercie. Nous nous quittons. Mais il vit encore dans ma mémoire.
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
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