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L’Homme qui rétrécit

“Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout.” 
 
(Blaise Pascal – Pensées. – Section II ; Pensée 72 : Disproportion de l’homme. Edition Hachette – Léon Brunschvicg.)
En découvrant – enfin ! – “L’Homme qui rétrécit”, je n’ai pu m’empêcher d’avoir à l’esprit la pensée de Pascal sur la “Disproportion de l’homme”. Le roman de Richard Matheson et son adaptation cinématographique – le film original de 1957 –  m’ont paru en offrir, chacun à sa manière, une parfaite représentation.
 
“L’Homme qui rétrécit” narre l’aventure extraordinaire de Scott Carey, un citoyen américain ordinaire victime d’un phénomène en apparence inexplicable : la réduction régulière de son corps. Un drame qui va changer à jamais le cours de son existence. Dans sa lente progression vers le néant, durant cette longue agonie, Scott va peu à peu s’éloigner du monde humain et se retrouver séparé inéluctablement de sa femme Lou et de sa petite fille Beth. A noter que cette dernière n’apparaît pas dans le film.
 
A l’évidence, l’histoire d’un être humain dont la taille (et les organes) se réduit fatalement de jour en jour invite à méditer sur les proportions ; et même les dimensions. Car “L’Homme qui rétrécit” ne se contente pas de traiter de l’espace, mais également du temps ; et plus généralement de la perception du réel.
 
Sans révéler les raisons de la condition de Scott Carey, ni la magnifique conclusion du récit, qu’on me permette de citer des passages issus du roman, afin de justifier mon évocation de la pensée de Blaise Pascal – tout en l’excusant, car elle ne saurait expliquer à elle seule les enjeux de l’œuvre de Richard Matheson. Ni rendre justice au talent de cet écrivain.
 
Voici donc les citations : 
 
“Il s’était obstiné à penser en termes de monde à la mesure de l’homme, de dimensions n’ayant d’autres limites que celles de l’homme. Il avait méjugé de la nature.”
 
“ Mais pour la nature, il n’y avait pas de zéro”
 
Dans le film de 1957, Richard Matheson, auteur du script du long-métrage, choisit de remplacer le mot “nature” par le concept de “Dieu”. S’il convient de relever le glissement sémantique, je soulignerai toutefois qu’il ne me semble pas changer le sens du propos. L’humain reste cet être coincé entre deux infinis : l’infiniment petit et l’infiniment grand.
 
En dire plus ruinerait l’effet d’une fin magistrale. Richard Matheson nous rappelle qu’il y a un véritable art de la chute et qu’il n’est pas donné à tous de le maîtriser.
 
“L’Homme qui rétrécit”, ce n’est évidemment pas qu’un final. C’est aussi une tension narrative tout au long d’un récit qui mêle aventure, science-fiction, horreur, drame psychologique, action et réflexion. C’est une fable qui soulève des questions existentielles.
 
A travers son histoire, Richard Matheson explore les thèmes de l’identité, de la réalité, de la mortalité. 
 
L’humanité est décortiquée sous différents angles.
 
En suivant Scott Carey dans les affres de sa tragédie, on prend conscience de la fragilité de l’existence, de l’impact de la corporéité sur l’identité d’un individu : “Je suis, j’existe” avant même de m’affirmer comme être pensant. La conscience pouvant s’avérer la malédiction de l’humanité.
 
Les changements progressifs de perspectives soulignent, dénoncent, les biais cognitifs de l’humain. Sa perception et sa représentation sont liées à sa taille et sa place dans l’univers. La connaissance proprement humaine qui en découle est limitée et illusoire. On connaît le monde fabriqué par nos sciences, on ne connaît pas la nature en elle-même.
 
La lutte est au centre de la vie. Scott Carey doit survivre jour après jour. Trouver sa nourriture, combattre pour l’obtenir. Réduit à une créature minuscule, il doit se confronter à des ennemis inattendus, dont une araignée, forcément géante. Ce prédateur devient l’incarnation de l’adversité. Cet antagoniste cauchemardesque revient régulièrement dans le livre, pour maintenir la tension dramatique ; dans le film, c’est une horreur naturelle qui éveille les craintes primitives.
 
Scott Carey doit faire preuve d’astuce pour s’en sortir. Par sa résilience et son inventivité, il rappelle la force de l’esprit humain. Le film insiste plus sur cet aspect. Le roman ne fait pas l’impasse sur les nombreux moments de désarroi, de désespoir, du personnage. Le résultat demeure : l’humain triomphe de la nature par son ingéniosité, son esprit.
 
Le récit interroge également, inévitablement, la société humaine. Que deviennent ses codes artificiels au regard du changement de condition du protagoniste principal ? La réussite matérielle, l’amour, la parentalité, tous ces éléments apparaissent vains. Pour Scott Carey, la conformité n’existe plus, tant il est différent. Cet aspect moral ressort plus dans le livre que dans le film, puisque le roman s’attarde sur les relations sociales de Scott et – on y revient – il y a la présence de sa fille Beth qui amplifie le drame de la situation.
 
Enfin, comment ne pas être sensible au thème le plus puissant, celui de la mortalité ? Scott Carey nous met face à notre propre destin, la fin inéluctable de notre existence. Dès lors, la vraie question existentielle surgit : quel est le sens de la vie ?
 
A chacun de répondre à cette interrogation.
 
En attendant, “L’Homme qui rétrécit” présente des éléments de réflexion sur le sujet, sous couvert d’un très bon divertissement. 
 
Richard Matheson n’applique pas le même traitement à son roman et au script du film. Le premier, qui parle à l’imagination, profite de développements plus poussés, d’une narration plus sensible, plus psychologique. Le second, tout au service d’un spectacle audiovisuel encore à ce jour époustouflant, resserre l’intrigue, la simplifie, il invente de nouvelles mises en scène, sans perdre toutefois le fond, le message. On se trouve en présence d’une vraie adaptation, au sens fort du terme : la transposition d’une œuvre d’un support à un autre, aux règles différentes ; un art étant irréductible à un autre.
 
Pour conclure, je ne serai guère original. “L’Homme qui rétrécit” est à mes yeux un chef-d’œuvre intemporel. Le roman, cela va sans dire. Mais également le film de 1957 qui, même s’il appartient à son époque, démontre qu’avec du génie, on peut rappeler toute la puissance du 7ème art et de sa magie.
Alexis Deville Cavellin

Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.

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