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Entretien avec Keanu Reeves

En 2016, j’ai croisé la route de Keanu Reeves et à cette occasion, nous avons parlé cinéma. Ce fut un des temps forts de ma carrière de journaliste. Un moment de grâce, comme il en existe finalement peu. Je salue l’improbable hasard et la chance incroyable qui l’a transformé en réalité ; sans ces deux facteurs, je n’aurais rien à vous raconter. 

© 2016 Game One - Keanu Reeves, lors de son interview pour la chaîne, par mes soins.

Keanu Reeves : pourquoi et comment ?

Il y a des rencontres qui tiennent vraiment à peu de chose. Ainsi en va-t-il de mon entrevue avec Keanu Reeves.  

Avant d’en livrer la retranscription, qu’on me permette une contextualisation, presque une digression. Qu’on souffre que j’explique comment et pourquoi j’ai obtenu ce rendez-vous.

Nous sommes au tout début d’avril 2026. A l’époque, je travaille pour Game One. La matinée est déjà bien entamée quand je prends connaissance d’un mail émanant d’OCS. Plus exactement, j’en survole le titre et le contenu. En substance, la chaîne m’invite à une conférence de presse durant laquelle sera annoncée sa programmation spéciale, à l’occasion du Festival de Cannes.

C’est très aimable, même si je me doute bien que je fais partie d’une liste de diffusion et que ce message informatif a été envoyé à d’autres journalistes. Non pas que cela change quoi que ce soit : je n’ai pas pour coutume de me rendre à ce genre d’événements ; la production de mes sujets n’exige pas cette démarche professionnelle.

Je m’apprête donc tout naturellement à supprimer le mail… Quand un passage m’interpelle ! Il est dit que cette conférence de presse se déroulera en présence de Keanu Reeves !

Je lis, je relis, mes yeux ne me trompent pas : on annonce bien que Keanu Reeves sera là. Il présentera à cette occasion son documentaire Side by Side.

N’y croyant toujours pas, je téléphone à l’attachée de presse pour vérifier. Elle me confirme la chose. Me vient alors à l’esprit une idée folle : obtenir une interview. Est-ce envisageable ? « Oui », me répond-elle. Je crois rêver. Et ce n’est pas fini. « De combien de temps avez-vous besoin ? », me demande dans la foulée mon interlocutrice. Je n’en reviens pas. Je réponds poliment que je prendrai le temps qu’on m’accordera. « 10 minutes, cela vous suffira ? ». J’exulte. Il faut comprendre que, jusqu’à présent, j’ai été convoqué pour des junkets, ces entrevues courtes, 5 minutes, lors de la promotion d’un film. Autant dire que je souris à cette chance et réponds donc : « oui, 10 minutes, ça sera très bien ».

10 minutes – en fait, 12 au final – avec Keanu Reeves m’ont donné l’impression du double ; car elles m’ont offert plusieurs leçons. J’ai appris l’humilité à travers un homme qui aime son domaine et sait sa chance d’en faire partie. Keanu Reeves est modeste et généreux dans le partage de son expérience. Avec lui, je crois avoir compris un peu mieux le cinéma ; ce 7ème art dont je ne suis pas spécialiste, il est vrai, mais que mon amateurisme éclairé permet de saisir dans sa complexité ; et d’apprécier à sa juste valeur.

Le mardi 12 avril 2016, Keanu Reeves était donc en déplacement sur Paris pour faire la promotion de son documentaire produit en 2010, Side by Side, diffusé sur OCS, à l’occasion du Festival de Cannes. L’événement se déroulait à l’Hôtel Royal Monceau, en présence d’une assemblée de quelques privilégiés, issus de la presse et de l’univers du blog ; ainsi que, parait-il, quelques fans ayant trouvé le moyen de s’y trouver. Je ne peux pas confirmer la chose ; je peux néanmoins affirmer que je faisais partie de la presse !

Side by Side - Copyright 2012 Company Films LLC all rights reserved - Disponible en DVD / Blu-Ray / VOD

Side by Side : une lettre d’amour au 7ème art

Le weekend avant la rencontre, je m’étais préparé en regardant le documentaire. Un mot de cette production, là encore pour comprendre le contexte de l’interview.

Side by Side raconte le passage du cinéma de la pellicule (support photochimique) au numérique. En un peu plus d’une heure et demie, le documentaire fait l’état d’une révolution, en évitant l’écueil de présenter chronologiquement l’évolution des techniques. Tout comme il ne succombe pas à la tentation de lister indéfiniment une suite de films qui montreraient le phénomène.

Au contraire, ce documentaire riche en enseignements est pauvre en illustrations. Certainement faute de droits sur les images. Toutefois, le résultat est loin d’être rébarbatif : il est même séduisant. Très technique, il reste pédagogique. C’est que cette production est à dimension humaine ; elle prend la forme d’un ensemble de témoignages de professionnels du 7ème art, qui éclairent les différents aspects de la fabrication d’un film.

Ainsi peut-on y voir les interventions de talents de l’industrie œuvrant dans des départements aussi variés que la direction de la photographie, le montage, l’étalonnage, etc. S’y ajoutent un casting de réalisateurs et réalisatrices de premier ordre, au rang desquels Georges Lucas, James Cameron, Christopher Nolan, David Lynch, Danny Boyle, les sœurs Wachowski.

Tout ce beau monde y va de son avis, argumenté, sur la question. Et c’est cette variété de points de vue qui donne toute sa valeur au documentaire. En plus de prouver, au passage, l’air de rien, que Keanu Reeves, qui mène ici les entretiens, est un très bon interviewer. Le journaliste que je suis ne peut qu’apprécier ; et j’en viendrais presque à être jaloux…

Side by Side est une vraie déclaration d’amour d’un cinéphile à son domaine. Car c’est bien de cinéma dont nous parle Keanu Reeves, avec la question essentielle : qu’est-ce qu’un film à l’ère du numérique ?

Keanu Reeves lors de son interview pour Game One par mes soins - Merci à Clément Zarembowitch pour la photo.

Retranscription de l’interview de Keanu Reeves

L’interview a lieu dans la salle de projection du Royal Monceau. Keanu Reeves est installé à côté du grand écran, face à moi, la caméra captant uniquement l’acteur, dans un plan télé classique, à deux valeurs. Pendant l’interview, l’acteur s’anime, son sujet le passionne, il le montre en s’agitant, son bras libre allant et venant, décrivant des mouvements, pour illustrer ses paroles ; son corps exprimant son enthousiasme. Keanu Reeves est tout en agilité, en sourire, en regard, en variation de tons et de rythmes dans la voix,  totalement au service de son récit.

Vous avez été témoin de l’évolution du cinéma du tournage avec pellicule (support photochimique) au numérique. Si l’on prend par exemple Dracula et A Scanner Darkly, sans parler de Matrix, vous avez vu cette évolution… Qu’avez-vous ressenti en participant à cette transition au sein de votre secteur ?

Keanu Reeves : « Je me sens très reconnaissant et chanceux d’être acteur et de pouvoir faire vivre des histoires. Dracula était sur pellicule avec Michael Ballhaus en Directeur de la photographie. Alors que le tournage de A Scanner Darkly est ma première expérience d’un film digital. Il y a aussi Matrix. Quand je tournais Matrix Reloaded, j’ai été complètement scanné. Et suivre tous ces développements a été vraiment fun. »

C’est donc parce que vous avez eu cette place privilégiée au sein de l’industrie que vous avez décidé de produire ce documentaire, Side by Side ?

Keanu Reeves : « En fait, je travaillais sur le film Henry’s Crime, en 2011. On en était à l’étalonnage : les techniciens essayaient de faire correspondre au mieux les images photochimiques et digitales. Et le directeur de la photographie me montrait une vidéo issue de la caméra. Et c’est de là qu’est né le titre Side by Side. Je sentais à l’époque qu’on était à un tournant : c’était le moment de l’évolution, de la révolution digitale, côté caméra. Parce que la caméra digitale est venue en dernier. » Au moment, où il prononce ces mots, Keanu Reeves tend le bras et pointe du doigt la caméra qui le filme, pour marquer son propos.

© 2016 Game One - Keanu Reeves, lors de son interview pour la chaîne, par mes soins.

« Tout le workflow était déjà  numérique dans le cinéma. Il y avait le montage, une partie de la projection, le son digital était là, la plupart des effets de post-production étaient digitaux. La caméra est arrivée en dernier et c’est seulement à ce moment qu’on peut parler de la fin des films. Et depuis la sortie du documentaire en 2012 jusqu’à aujourd’hui, en 2016, la révolution est accomplie. Je ne pouvais pas le savoir en 2011, mais je tournais mon dernier film au sens classique. A présent, tout est digital et le film sur support photochimique est l’exception. Il y aussi Matrix Reloaded, on y revient : c’est la première fois que j’ai été vraiment scanné. Je l’avais été pour le premier film, mais là, c’était le photoréalisme qui était recherché. Et c’était en 2001 – 2002. Et c’était cool. Mais entre ce qui a été fait à l’époque et ce qu’on réalise de nos jours, il y a un monde. »

Étant donné que le cinéma repose essentiellement sur le mouvement et la lumière, diriez-vous que la technologie numérique permet d’obtenir des images plus cinématographiques que jamais ? En fait, de nombreux artistes interrogés dans le documentaire évoquent la possibilité de créer un meilleur éclairage, d’obtenir un meilleur rythme…

Keanu Reeves : « Certainement… Du moins, à un certain degré, les moyens de raconter une histoire, de la produire, sont devenus plus accessibles et de meilleure qualité. Les smartphones et autres accessoires du même genre rendent fidèlement l’image et en haute résolution. Certains font de la 2K, de la 4K. Mais le streaming, le contenu digital dans le cloud, la possibilité de voir des images, tout cela a définitivement explosé ces dernières années. Et filmer est devenu notre quotidien. Je ne parle pas que de films. La vidéo est employée pour témoigner, les policiers portent des caméras, on en voit dans les soulèvements, les révolutions ; il y a cette idée de capturer des images. En un sens, c’est fantastique. »

Dans Side by Side, John Knoll d’ILM, dit, je cite : « Il n’y a aucune limite à ce que nous pouvons faire ». De son côté, Tom Rothman, le fondateur de Fox Searchlight Pictures, affirme, je cite : « Vous utilisez la technologie pour concrétiser des visions ». Il semble que tout soit possible grâce au numérique. Mais en même temps, maintenant que n’importe quel type de plan peut être réalisé numériquement, cela ne prive-t-il pas les réalisateurs d’un certain réflexe créatif ?

Keanu Reeves : « En quoi cela les prive-t-il d’un certain réflexe ? » Derrière l’interrogation réelle, on sent une pointe d’ironie, au sens fort : que voulez-vous dire exactement ?

© 2016 Game One - Keanu Reeves, lors de son interview pour la chaîne, par mes soins.

Pour bien me faire comprendre, je vais prendre l’exemple de la scène du meurtre dans Le crime était presque parfait. Selon l’anecdote, Alfred Hitchcock avait fait creuser une fosse pour placer la caméra – trop volumineuse – au niveau du sol et obtenir les contre-plongées qu’il souhaitait ; notamment dans la scène de l’étranglement. Aujourd’hui, trouverait une solution numérique. Du moins les moyens techniques permettraient de faciliter les prises de vue. Il y a donc moins d’ingéniosité.

Keanu Reeves : « C’est vrai qu’il y a toujours des contraintes, des problèmes à surmonter qui mène à la création de nouvelles idées. D’un autre côté, l’imagination est infinie… Je ne sais pas si tout est possible. Je ne pense qu’on est retiré toutes les contraintes et qu’on ait atteint les limites de l’imagination. »

Qu’est-ce qu’un film, selon vous ? Si tout le monde peut filmer à l’ère du smartphone, tout le monde ne peut pas réaliser un film, comme The Dark Knight, Matrix, Lawrence d’Arabie. Comment définiriez-vous la notion de film ?

Keanu Reeves : « Le film est un terme qui sert probablement à décrire ce qu’il est devenu plutôt que ce qu’il est à l’origine ; c’est-à-dire : une certaine expérience. C’est comme une histoire courte. Je reviens toujours à la tradition littéraire pour le définir. Il y a le premier acte, le second, le troisième, l’interlude. Maintenant, on parle de sérialisation. C’est un clip vidéo. Ce que représente un film c’est donc probablement un spectacle de 90 minutes ou un peu plus. On le décrit aujourd’hui comme un contenu linéaire, vous ne pouvez pas lui enlever sa durée. Pour moi, un film est défini par cette notion de temps. Et il doit aussi répondre à une certaine attente au niveau de l’histoire. Aujourd’hui, on appelle ça du contenu ou une donnée. » (Rires)

Keanu Reeves s’arrête, le visage de côté, le regard perdu, il médite un instant.

 « Oui… je pense qu’il y a tout ce changement de paradigme, parce qu’il y a tellement de formats à réaliser et de manière de les voir. Comment fait-on un film ? Je pense que les films sont des sortes d’histoires longues, non ?  » Le visage de Keanu Reeves est traversée d’un grand sourire amusé au charme désarmant.

Quand vous étiez sur scène, lors de la présentation générale de votre documentaire, vous avez dit que tout était un contenu et plus simplement des histoires. C’est-à-dire ?

Keanu Reeves : « Oui… Pour moi, cette réflexion sur le contenu qui remplace les histoires, c’est une réaction face à la technologie. Une autre façon de le dire, c’est de parler d’impulsion corporatiste.  » Il rit franchement « Une corpocratie ! » Il réfléchit profondément. « Peut-être qu’aller voir un film fait partie de ce récit, en un sens. Mais je pense que c’est aussi à propos de… c’est étrange, cette notion de data. Ça a commencé avec l’information. Quand on a parlé de data, d’informations, maintenant on dit des données techniques. Je ne sais même pas quel est le terme contemporain.  Et dans la narration, il y a le contenu linéaire, les données, et des expériences qui reviennent à des approches plus empathiques avec la réalité virtuelle ; on va vers cette idée d’expérience. La 4D, des sensations qu’on retrouve dans des parcs à thème, votre fauteuil qui bouge, les odeurs, le vent… Il y a tellement de manières différentes…  non, pas différentes… mais plusieurs façons d’amuser. »

Dans Side by Side, on évoque Lawrence d’Arabie avec sa monteuse. Ce film a été tourné in situ, dans le désert, y compris dans ce lieu aussi aride et torride : le Nefoud. Dans la réalité, sans numérique. Pourrait-on encore réaliser une telle œuvre ? Le résultat serait-il le même ?

Keanu Reeves : «Alejandro González Iñárritu le ferait. Il irait dans le vrai désert. Ou alors dans l’Arizona. » Il s’esclaffe. « En fait, je pense qu’il y a différentes façons de faire ce film. L’économie joue un rôle fondamental. Hollywood a été bâti là où il se trouve parce que l’industrie cinématographique est partie de la côte Est des Etats-Unis. Les premiers studios étaient là. Mais il pleuvait, il y avait l’hiver. Donc, on est allé à l’Ouest. Et ainsi on a fait des films. Ici, il ne pleuvait pas autant, il y avait l’océan, les montagnes, le désert ; on pouvait créer des décors, du son, louer des lieux. Et puis… il y a toujours eu des personnes pour dire : « on ne peut pas s’offrir le désert » ; et d’autres qui ont dit : « on va dans le vrai désert ». Et je pense qu’il y aura toujours une possibilité de choisir d’aller dans le désert et il y aura toujours des personnes pour vouloir y aller. Il y aura toujours des personnes qui pourront et d’autres non. Mais surtout… Avec Lawrence d’Arabie, on parle de narration, d’écriture, de performances, de direction artistique, de costumes, de photographie, de montage… ce qui fait une histoire et la manière dont on la raconte, bien plus que la caméra, les data, les informations.»

Alexis Deville Cavellin

Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.

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