
Julien Blondel et la Fantasy
Le samedi 13 juin 2026, j’ai eu l’honneur et l’avantage d’animer une rencontre publique avec Julien Blondel, auteur français et scénariste notamment des BD Elric et du manga Dark Souls Redemption. Cette animation s’inscrivait dans le cadre de FantAs’nières, un festival organisé par la librairie Case à Bulles et l’association BD92, et qui se déroulait tout le week-end en bord de Seine, à Asnières, au Rosa Bonheur à l’Ouest. L’événement, dont c’était la première, mêlait les univers de la BD et du jeu de rôle, en proposant des dédicaces de talents du 9ème art ainsi que des parties d’initiation au JDR. FantAs’nières étant orienté vers la Fantasy, c’est tout naturellement que j’ai demandé à Julien Blondel de s’exprimer sur ce vaste sujet, de manière générale, afin de s’adresser au plus large public. Je vous livre ses vues sur la question en retranscrivant notre échange exclusif.
CONTEXTE
La rencontre avec Julien Blondel se tient sur la péniche du Rosa Bonheur à l’Ouest, en intérieur, dans un coin aménagé pour l’occasion. Plusieurs planches grand format du manga Dark Souls Redemption sont disposées en demi-cercle autour d’une estrade surmontée d’une boule à facettes. C’est sur cette scène insolite que Julien Blondel, en haut noir et kilt à carreaux, et moi-même, chapeau en feutre et veste de cuir, faisons face au public qui s’est déplacé. L’échange à la cool (malgré la chaleur), qui durera un peu moins d’une heure, sera filmé, à des fins privatives, pour archive.
PRÉSENTATION DE JULIEN BLONDEL
On va donc parler de Fantasy avec toi, Julien. Tu es une personne de choix pour aborder le thème, puisque, je le rappelle, tu es notamment scénariste de la série de BD Elric, tu as signé l’adaptation d’un récit de Conan, et pas n’importe lequel : L’Heure du Dragon, qui est l’un des meilleurs de la saga. Tu es également à l’écriture sur le manga Dark Souls Redemption, tiré de l’univers des jeux vidéo et dont on voit certaines planches derrière et autour de nous. Tu es par ailleurs créateur de jeux de rôle : on te doit Prophecy, La Caste des Métabarons, Vermine ; créateur de jeux de cartes aussi, avec Wakfu TCG ; tu œuvres également dans le domaine du jeu vidéo et tu enseignes le game design. C’est beaucoup, beaucoup de choses.
Julien Blondel, légèrement ironique : Je fais aussi des chorés boule à facettes.
Tu fais des chorés boule à facettes ?
Julien Blondel : Oui, j’aime beaucoup les boules à facettes.
Donc la décoration, on la doit à toi ?
Julien Blondel : C’est de moi, c’est moi qui l’ai installée.
C’est parfait, ça me convient.
ACTUALITÉ DE LA FANTASY
La Fantasy… il faut savoir qu’on est au cœur de cette actualité-là. En 2026, on célèbre les 25 ans de la sortie au cinéma de l’adaptation du Seigneur des Anneaux réalisée par Peter Jackson. On célèbre les 25 ans du premier film Harry Potter aussi. Il y a également le 120ème anniversaire de la naissance de Robert E. Howard, le créateur de Conan. Et ce jour-là, le 13 juin 2026, c’est le dernier jour des Howard Days, qui ont lieu depuis quelques années au Texas, dans la ville de Howard, à Cross Plains (note : pour commémorer l’auteur). Et ça fait beaucoup d’actualités Fantasy. Et il faut savoir que France Culture vient de publier une série de 4 podcasts sur le sujet. Ça ne s’invente pas, ça date ce ce mois de juin 2026. Alors nous, on ne va pas faire du France Culture…
Julien Blondel : Ça peut être bien.
Oui, aussi.
LA FANTASY, C’EST QUOI ?
On va commencer par une question à laquelle il n’y a pas vraiment de réponse, mais on va mettre les pieds dans le plat. On va aborder la Fantasy au sens large. On va se demander ce que c’est. Qu’est-ce que la Fantasy ?
Je me tourne vers le public pour savoir ce que le terme « Fantasy » lui inspire spontanément : quelques réponses discrètes évoquent la magie, les elfes, les nains, les dragons, des univers fantastiques ; la Fantasy est définie par ses éléments les plus classiques. Julien Blondel est-t-il surpris ?
Julien Blondel : Non, parce que j’pense que ça vient de là. La Fantasy, c’est quoi ? C’est des mondes imaginaires, avec des peuples, des races, de la magie. C’est souvent identifié à ça. Moi, j’suis pas trop fan des étiquettes. C’est comme dans la musique. Est-ce que c’est du post-rock, néo-funk ? Est-ce que ça change la musique si tu lui mets une étiquette ? Par contre, c’est vrai que la Fantasy, ça a été quand même très marqué par Tolkien, très repris par des aventures en presse, des Tarzan Aventures, tout ça, très repris par le jeu de rôle. Et j’pense que c’est ces univers-là qui ont forgé vraiment la définition qu’on a de la Fantasy. Comme la science-fiction. Tu vas de Star Wars à Hypérion, à des trucs d’art-science. Dans le futur, c’est de la science-fiction. Dans un passé qui n’a jamais existé, c’est de la Fantasy. Harry Potter, c’est de la Fantasy.
Ce n’est pas si important. Mais dans ce côté Fantasy, tu as des choses qui sont clichés. Tu retrouves des nains, des elfes, des orcs, des dragons, des dieux, des malédictions, des donjons. Et tu as des gens qui ont réussi à en faire un décor pour écrire des vraies histoires. Et là, ça devient intéressant, le fait d’utiliser un genre pour raconter des histoires. Tu sors du côté « séries concept de bébés » où tu as les nains, les elfes, les orcs. Qu’est-ce que tu racontes de plus ? Les gens comme Moorcock ont révolutionné la Fantasy en créant de la Dark Fantasy. Des gens comme Tolkien ont fondé la Fantasy en faisant la première œuvre de monde imaginaire passé.
On a abordé déjà pas mal de choses. On va y revenir au fur et à mesure. C’est intéressant de voir comment tu as déjà étendu le concept de base. Tu as parlé de Star Wars, j’ai John Carter en tête aussi. Le créateur, c’est Edgar Rice Burroughs, le même à l’origine du personnage de Tarzan, que tu évoquais juste avant. En fait, la Fantasy, ce n’est pas que des épées et de la sorcellerie. C’est une forme de fantaisie, dans le terme français cette fois, bien qu’on parle du terme anglais. Quelque chose qui va s’étendre à plusieurs types d’univers et où en gros, le dénominateur commun, c’est l’imaginaire et, quelque part, l’impossible par rapport à la réalité dans laquelle on vit ?
Julien Blondel : Ouais… Moi, j’suis pas forcément le genre de gars qui va théoriser les trucs. J’ai pas forcément la culture de toutes les œuvres de Fantasy qui ont été faites. J’ai un rapport un peu plus instinctif à ça. Puis moi, j’viens du jeu de rôle. La Fantasy, c’est d’abord Donjons & Dragons et ensuite Tolkien. Ce qui constitue pour moi la Fantasy, ce sont des mondes imaginaires qui n’ont jamais existé. Ça, c’est la Fantasy. Alors que la SF, ce sera plutôt des mondes para-réalistes qui vont peut-être exister. Pour moi, ça se scinde comme ça. Après, y’a des gens comme Neil Gaiman qui te ramènent de la Fantasy dans le contemporain. Fantasy, c’est quoi ? Est-ce que c’est forcément avoir des créatures, de la magie ? Est-ce que sinon, c’est pas de la Fantasy ? Moi, à titre perso, j’me pose pas la question. Quand j’essaie d’adapter ou d’écrire un truc, je ne me demande pas si c’est de la Fantasy. Je sais même pas si les gens savent ce qu’ils vont chercher dans la Fantasy, à part des histoires qui les changent des histoires de polar, des trucs réalistes. C’est tout ce qui a l’air un peu « pas réaliste » et qui permet de s’évader dans un autre univers ; et de retrouver des histoires avec d’autres types de personnages. Et Fantasy, si tu traduis littéralement, c’est quoi ? C’est un truc un peu fantasmé, tu vois, pour revenir au mot anglais, c’est pas juste fantaisiste. C’est une espèce de fantasme d’un médiéval magique. Let’s go avec ça.
Quand on y pense, il y a des orcs dans Star Wars.
Julien Blondel : Ouais, voilà. Après, t’as des univers comme Shadowrun, en jeu de rôle, où t’as une espèce de cyberpunk avec tout le bestiaire de la Fantasy classique, il y a des gangs et des enquêtes urbaines. Là, tu as un fourre-tout qui marche super bien. Et je sais pas comment je qualifierais le genre d’univers de Shadowrun. Au final, je m’en fous d’essayer de mettre une étiquette dessus. Mais j’comprends que les gens retrouvent des codes, par le design, par les thèmes qui sont abordés : « Tiens, ça me fait penser à ça, donc ça va peut-être me plaire ». Ça rentre dans un grand genre fantasy ou anticipation, ou SF, ou polar. J’pense que c’est suffisant. Enfin… J’suis peut-être pas le bon client pour parler de dénomination. C’est plus les histoires que tu racontes dans ces univers-là qui marquent le genre en lui-même. Pour moi, c’est Donjons & Dragons, la Fantasy, au final.
AUX ORIGINES DE LA FANTASY MODERNE
Aux origines de la Fantasy moderne, on en a parlé, tu l’as directement abordé, iI y a trois grands auteurs au XXe siècle. Il y a Howard, Tolkien, Moorcock. On va aborder ces trois auteurs.
Je m’adresse au public, lui demande si chaque auteur lui est connu. Robert E. Howard et son Conan, Tolkien et Le Seigneur des Anneaux, assurément. On sent un peu plus d’hésitation sur Michael Moorcock et Elric.
On va commencer par l’indéboulonnable Tolkien. Est-ce que c’est la référence absolue ? Et surtout depuis les films de Peter Jackson ?
Julien Blondel : C’est la référence incontournable, parce que c’est le premier à avoir posé un univers avec des critères qui sont devenus des critères canons pour créer d’autres univers après. Et c’est le premier qui est allé au bout de la démarche. C’est une démarche qui vient de la linguistique à la base. Inventer un langage, de la poésie, des chants, inventer des peuples, imaginer à quelle époque ces peuples ont vécu, trouver une story line. Tolkien a inventé le concept de lore dans les jeux vidéo. Tout ce qui s’est passé avant, le monde, l’histoire pas connue, etc. Tolkien a posé un univers dans lequel faire des recherches de langage, créer des histoires, créer des chansons, créer des recettes de cuisine, créer l’héraldique. C’est devenu un peu l’alpha volontaire ou pas. C’était un vrai travail de création d’univers. Après, les gens ont cherché soit à copier, soit à s’éloigner de Tolkien. C’est bien la preuve que ça a été prégnant.
De la même façon qu’on parlait de Michael Moorcock : quand il a fait Elric, il a essayé de faire un anti-Conan. Conan avait posé un héros, un archétype de héros. Tout le monde pense comme étant le héros musclé, barbare, alors que c’est quelqu’un d’intelligent, qui parle plusieurs langues. Soit tu vas essayer de faire un peu pareil que l’œuvre majeure d’avant, soit tu vas essayer de t’en distinguer. Tolkien, ça a été le premier à poser… Il n’a pas tué le game de la Fantasy, mais il l’a un peu inventé, en disant : maintenant on va pouvoir raconter des histoires dans des univers de genre médiévaux, magico-fantastiques. Par contre, faites-le bien. J’pense qu’il a ouvert une porte à ça.
Le monde structuré, imaginé, même s’il n’existe pas, et surtout s’il n’existe pas, c’est aussi le dénominateur commun. Anne Besson, une grande spécialiste de la Fantasy, très connue pour ses analyses de Tolkien, détermine le genre ainsi. La Fantasy repose sur un monde bâti. C’est vrai qu’on a l’impression, depuis tout à l’heure qu’on en parle, que c’est très important d’avoir ce monde structuré, quel que soit l’auteur ou la référence.
Julien Blondel : En fait, on le sent (…) quand on voit maintenant des films, et quand on lit des romans : t’as l’impression qu’il y a une seule bonne histoire qui mérite d’être racontée dans un univers donné. Et quant à l’approche jeu de rôle, qui est l’approche inverse, c’est : un bon univers, c’est celui qui permet de raconter plusieurs histoires intéressantes. Et la Fantasy, t’as la rencontre des deux, je trouve.
Dans l’univers de Tolkien, c’est comme dans Star Wars, t’as l’histoire de Luke, de l’étoile noire et machin, et toutes les autres histoires ont l’air moins palpitantes, parce qu’elles se passent avant ou après. Dans Le Seigneur des Anneaux, il y a l’anneau, il y a Le Silmarillion avant, il y a Tom Bombadil, il y a plein de choses. Tu sens que l’univers a le potentiel de raconter plein d’histoires intéressantes à plein d’époques. Ça, c’est très jeu de rôle.
Quand on fait des univers de jeu de rôle, de Fantasy principalement, on essaie de les développer avec une géographie, une histoire ancienne, des peuples, des événements, pour pouvoir créer plein d’histoires, plein de scénarios. Et je trouve que c’est peut-être ce qui caractérise les mondes de Fantasy : pour moi, c’est qu’ils sont structurés de façon à avoir toujours de quoi creuser. On parlera de Dark Souls après, mais le côté « l’histoire intéressante, elle s’est passée avant », le côté « avoir envie de creuser dans le passé d’un monde », pour moi, ça caractérise aussi vachement la Fantasy.
Il y a un autre auteur qui a créé son monde, situé, si je me rappelle bien, dix mille ans avant le nôtre ; c’est Robert E. Howard avec Conan. Lui, alors, c’est différent, c’est l’autre référence, mais c’est pas Tolkien. C’est-à-dire que c’est une Fantasy plus barbare, plus cynique, plus brutale, et en plus de ça, avec Conan, il arrive avant Tolkien, bizarrement. C’est une autre grosse référence, Howard, quand on parle de Fantasy ?
Julien Blondel : Oui, c’est incontournable. Que tu l’aies lu ou pas, t’as une image de Conan en tête, donc il a créé un archétype de personnage, que tu découvres en le lisant, par rapport à l’image que t’en as avec les films ; mais surtout, pour moi, c’est pas la même approche d’écriture. Je connais beaucoup moins bien Howard que Patrice Louinet, qui doit être en train de finir les Howard Days actuellement, quoi. Amitié, quoi. Mais j’pense que dans la démarche d’écriture, t’as un feuilletoniste de presse (note : Robert E. Howard), qui écrit des histoires pour la presse, pour être publiée, alors que de l’autre côté, t’as un universitaire romancier (note : J.R.R. Tolkien) qui prend le temps de faire des choses finies. Et t’as deux façons d’écrire de la Fantasy. Dans l’une, c’est un personnage qui est central, et l’autre, c’est un univers qui est central. Donc pour moi, c’est les deux premiers piliers de l’écriture. Est-ce que c’est character- driven, comme en jeu vidéo ou en série télé, ou est-ce que c’est l’univers qui a le potentiel de créer des histoires ?
Pour le public qui ne le connait pas, Patrice Louinet, c’est le grand spécialiste français de Robert Howard. Effectivement, il est au Texas en train de célébrer…
Julien Blondel, amusé : Certainement. Certainement. De célébrer une entrecôte.
On va parler de Moorcock et donc d’Elric. Je rappelle, tu scénarises la BD Elric. Alors Moorcock, lui, c’est encore autre chose. Tu disais que sa caractéristique, c’est de créer un personnage principal, Elric, qui est l’anti-Conan. En tout cas, il va prendre tous les codes de Conan pour les inverser. Conan était effectivement musculeux, intelligent et parlant des langues. Elric va être un albinos qui a besoin de se soutenir avec des drogues, puis ensuite avec son épée magique. Moorcock, qu’est-ce qui t’a intéressé dans cette adaptation, sachant que tu as quand même fait une adaptation de Conan. (…) Qu’est-ce qui est intéressant dans son univers à Moorcock, surtout en termes d’adaptation en BD ?
Julien Blondel : Pour le coup, je suis plus sensible au personnage. Moi, je viens plutôt… j’étais un petit mec à lunettes. Je lisais de la tragédie grecque et des Livres dont vous êtes le héros. Et Elric, c’est Shakespeare avec des dragons, ou Sophocle avec des malédictions. C’est vraiment la rencontre des deux. T’as des histoires qui sont grecques, tragiques, éternelles, mais dans un univers de fiction. Pour un jeune rôliste, c’était la rencontre évidente. C’est un personnage qui est touchant, Elric. Il se trompe, il doute, il hésite, il change. Il est très romantique par rapport au courant littéraire. Il est très français. Il est beaucoup plus proche de nous qu’un Conan qui a été très américanisé, qui a une filiation avec Gilgamesh, qui est encore plus antique par rapport à nous. Et ça me parlait beaucoup moins, le barbare, intelligent, voyageur, nomade qui a plein de vie, je préférais l’albinos torturé qui a une épée qui tue des dragons et qui vole des âmes. C’est une porte d’entrée plus facile.
Et surtout, ça correspondait plus à une lecture d’adolescence, c’était une écriture d’adolescent. Michael, il a commencé à écrire très jeune par rapport à la carrière qu’il a eue ensuite. Et c’est torturé, c’est presque même pas intellectualisé au début. C’est Bam ! j’vois un mec comme ça, j’le sens comme ça. C’est beaucoup plus viscéral. Par contre, c’est vrai que Howard et Moorcock ont en commun de travailler pour la presse. Ils font des histoires qu’ils publient, on leur re-commande des nouvelles histoires, ils inventent. Chez Howard, c’est une histoire, une aventure, il n’y a pas trop de fil rouge. Alors que Moorcock, en trois nouvelles, il a tué Elric. Et après, on lui a demandé d’en faire d’autres, et après, il a refait un roman, etc. Donc, c’est plus décousu, mais tu as quand même cette volonté d’écrire pour être publié. Et Elric, c’est l’inverse de Conan. C’est volontairement l’inverse de Conan. (…) Moi, ça me touchait plus parce que j’étais plus dans ce courant un peu perdu, un peu romantico-adolescent, tu vois, tristoune, Goth et tout ça. Et Elric, il est plus proche de nous, pour un public européen. Vraiment.
ATTIRANCE DE JULIEN BLONDEL POUR LA FANTASY
Tu nous as dit comment tu étais arrivé à la Fantasy, notamment par les Livres dont vous êtes le héros, le jeu de rôle. Qu’est-ce qui t’a attiré en premier dans le genre, avant de savoir que tu serais scénariste ? Tu nous as expliqué que ça permettait d’écrire, de faire des propositions d’univers et de personnages. Mais quand tu découvres la Fantasy, qu’est-ce qui te plaît à ce moment-là ?
Julien Blondel : Le début, c’était vraiment, oui : Livre dont vous êtes le héros, c’était l’impression de vivre des aventures en basculant dans un univers qui n’est pas le tien. C’était l’évasion. Le jeu de rôle, c’était ça. Tu t’assieds autour d’une table et en un quart d’heure, tu vois les autres personnages, tu vois la scène, t’es dedans. Et t’as une évasion. Nous, on est de la génération Stranger Things en vrai. On n’avait pas d’Internet, pas de téléphone portable et tout, et on attendait la série télé du samedi aprèm’ (…). Et t’avais pas un accès instantané à l’imaginaire. Il fallait que t’ailles le chercher. Il fallait que t’ailles attendre le nouvel album, ou qu’on te fasse une copie en cassette de l’album des Pixies que tu voulais. Et tu l’avais pas, si tu l’avais pas.
Et ça te forçait à être curieux d’imaginaire. Et le jeu de rôle, ça répond à un besoin d’imaginaire comme t’imaginais même pas. Tu arrives à une table et Bam ! , t’as des dragons, tu as ton personnage qui évolue. C’était magique, c’était vraiment magique. Et en fait, je me suis senti protégé dans ce monde-là, à l’aise dans ce monde-là. C’est comme si on me donnait une série entière de dessins animés ou un jeu vidéo entier. Pendant une après-midi, t’étais dedans. Et à l’époque, c’était ce qu’on avait de plus puissant comme drogue d’adolescent, le jeu de rôle.
UNE FANTASY PLURIELLE
Depuis le début, nous parlons de Fantasy au singulier, mais le terme est en fait pluriel. Je me tourne vers le public pour savoir s’il pourrait me donner d’autres noms de la Fantasy, qui seraient autant de boussoles pour s’orienter dans des sous-catégories. Ainsi émergent les termes de Dark Fantasy et d’Heroic Fantasy.
On ne va pas faire de la sémantique, mais il est intéressant de souligner qu’il y a de nombreux termes pour désigner la Fantasy et ses sous-genres : on a la High Fantasy, la Low Fantasy, la Dark Fantasy, l’Heroic Fantasy. Comment on s’y retrouve finalement dans ces catégories de Fantasy qu’on a créées pour des propos éditoriaux certainement, mais certainement aussi pour un public ? Comment on s’y retrouve et comment on décide d’aborder ces genres ? Parce que j’imagine qu’il y a des codes aussi ?
Julien Blondel : Ouais… Après, j’pense vraiment… Pour moi, le bon parallèle, c’est la musique. Si c’est du rock ou du metal ou de la techno, c’est quand même des grands genres. La Fantasy, c’est un grand genre au final. Si tu sais que tu aimes bien Metallica, mais dès que tu passes sur Tool ou sur Deftones, c’est moins ton rythme ou moins ton univers, tu vas chercher des groupes qui ressemblent à Metallica. Et petit à petit, on va te dire que c’est du Metallica ou c’est du rock-metal ou du metal progressif, tout ça. Et je pense que les étiquettes, elles servent à ça : elles te font gagner du temps pour aller vers le bon style de Fantasy qui te convient. Après, j’pense qu’il y a des gens qui disent « Hey, c’est super ça ! Je veux faire pareil ! » Et ils font la même chose.
Michael Moorcock avait cette élégance de dire qu’il y a des auteurs en Fantasy qui ont pris beaucoup de choses dans le pot commun de la Fantasy et qui sont quelques-uns à avoir essayé de mettre un peu dans le pot. Donc, dès que tu as un genre ou un truc qui marche, t’en a plein qui vont faire la même chose parce que ça marche ou parce que ça les a inspirés en étant ados et ils vont faire pareil. Après, créer un nouveau style ou un nouveau genre volontairement ou par accident… La Dark Fantasy, il (note : Michael Moorcock) n’a pas voulu la créer. Il a créé un personnage et c’est devenu un autre genre de Fantasy et ça a créé un nouveau courant.
En musique, c’est pareil. Quand tu ramènes un synthé dans une formation très rock, ça change le type de musique. Et j’pense que les étiquettes, c’est fait pour s’en foutre un peu ou pour dire si tu ne manges pas de viande, prends un plat végétarien, ça te conviendra mieux. Ça oriente le public pour continuer à creuser des choses qu’il aime bien. Après, je pense qu’en création, on doit s’en affranchir. On ne doit pas essayer de faire de la Fantasy ou de la Dark Fantasy. C’en est ou c’en n’est pas ; de toute façon, les lecteurs ne vont pas se tromper. Il faut essayer de creuser des thèmes, des histoires, des personnages. Et l’étiquette, si tu la mets au début, c’est que tu sais pas trop c’que tu vas faire.
DARK SOULS REDEMPTION
On est environné de planches du manga que tu scénarises, Dark Souls Redemption, qui, je le rappelle, est tiré de la saga de jeux vidéo, qui est catégorisée Dark Fantasy.
Julien Blondel : C’en est. Sans rien enlever à Dark Souls, je suis très fan des jeux, mais les Dark Souls, ils sont quand même énormément inspirés des grands jalons de la Dark Fantasy. De Michael Moorcock, de l’architecture gothique, des Berserk, des designs d’autres mangas et tout. Et ils vont volontairement chercher dans les thèmes romantiques, dépressifs, philosophiques même de la Dark Fantasy. Et c’est un des premiers jeux vidéo de Dark Fantasy pour moi, Dark Souls. Ils vont chercher chez Ico aussi, Shadow of the Colossus, Ico surtout. Et tout ça, ça fait partie de la Dark Fantasy. Des univers de fantasy où tu mets le personnage en anti-héros au cœur d’un truc qui le dépasse et ça va mal finir. Mais t’es près du personnage.
LA FANTASY JAPONAISE
Par rapport à tout ce que tu as déjà dit, je comprends que tu sois arrivé sur Dark Souls, ton attrait pour la proposition qu’on t’a faite. Maintenant, je pose quand même la question, vu que c’est japonais : on parlait de Fantasy, de catégories de Fantasy, pas de Fantasy avec un grand F. Est-ce qu’il y a une Fantasy japonaise ? Ou en tout cas, comment les japonais abordent-ils la Fantasy, de ce que tu as pu en voir ? S’ils ont une autre façon d’en faire…
Julien Blondel : Ils ont une autre façon d’en faire parce que… je pense que ce qu’ils ont créé comme univers passé de Fantasy ou comme univers un peu fantasmatique qui les change de leur quotidien, il est différent de ce qui nous change nous de notre quotidien ou de notre histoire à nous. Les japonais, ils ont été marqués par la bombe. Comme nous, on a pu être marqués par la guerre. Et tu vois, quand ils vont faire Godzilla, nous, on ne fait pas forcément des films de monstres géants à la même époque. C’est pas c’qui nous a marqués. On fait des films avec des armées, bizarrement. Nous, en Europe, on a une tradition de guerre. Donc, on va faire des univers de Fantasy avec des factions, des guerres et des royaumes.
Et au Japon, ils vont faire des personnages mythiques de trahison, de rônins. Ils ont cette habitude-là. Et dès qu’ils partent en Fantasy, ils vont convoquer des kaijus, ils vont convoquer des esprits, ils vont convoquer leur folklore, leur patrimoine. Et leur Fantasy, elle est forcément différente de la nôtre. Elle va plus se rapprocher de celle des scandinaves, parce qu’ils ont un folklore que nous, on n’a pas en Europe. On n’a pas de folklore magique, à part des sociétés secrètes, des cultes. Notre fantaisie à nous, elle est très marquée par des castes et de la politique.
Par contre, Dark Souls, pour moi, c’est atypique. En fait, c’est une fantaisie qui est très occidentale. Bloodborne, c’est très occidental aussi. Tu es sur un truc très victorien, même en architecture, en thématique. Et ça montre… On les connaît, les liens entre le Japon et la France. Vraiment, le Japon et la France. Depuis Moebius, le côté design, imaginer la science-fiction, l’imaginer par le dessin. Il y a une porosité franco-japonaise depuis une cinquantaine d’années. Les dessins animés, les Goldorak, les Ulysse 31. Tu sens que tu as une culture commune de la Fantasy et de la science-fiction. Et Dark Souls, c’est pour moi assez atypique de la fantaisie japonaise parce que c’est une Fantasy japonaise très occidentale et très gothique.
VERS UNE FANTASY MONDIALISÉE ?
En jeu vidéo, on a Final Fantasy qui va au-delà. Qui va de la Fantasy classique à du Star Wars dans Final Fantasy XII. On est très large. On a même du Seigneur des Anneaux et du Game of Thrones avec Final Fantasy XVI. Mais d’un autre côté, The Legend of Zelda puise dans les références occidentales. Il y a même du David Lynch dans certains épisodes. Est-ce qu’il y a… Est-ce que tu sens une uniformisation, une mondialisation de la Fantasy à travers tout ça malgré tout ?
Julien Blondel : J’sais pas, j’ai l’impression que plus on va vers les États-Unis, de l’Europe vers les États-Unis, plus on essaie de mettre les choses dans des cases pour être sûr que les consommateurs en auront pour leur argent. Je pèse mes mots parce que je sais que l’industrie de l’audiovisuel et celle du jeu, packagent beaucoup les choses et quand l’étiquette est claire, le client n’est pas déçu. Et plus tu vas vers les productions indépendantes en jeu vidéo, en France, en Europe, on a plein de studios indés qui font des jeux, des pépites en jeux vidéo, parce qu’ils s’en foutent de savoir s’ils seront vendus ou pas, ils font le jeu comme ils le voient. Et je pense que quand tu vas vers le Japon, tu parlais des Final Fantasy, ils vont convoquer 3-4 univers différents dans le même jeu, et c’est cool ! Et c’est ça qui est bien, c’est qu’ils ne s’embarrassent pas à faire forcément du genre pour mériter leur label.
En manga, c’est très charté, parce que t’as le manga, le shonen, le shoujo, le manhwa, ils mettent des étiquettes sur les différentes origines, les différents types de livres, mais après, en termes de thématiques, ils s’autorisent à percuter les univers. Et c’est peut-être ça, leur Fantasy, c’est le fait de ne pas avoir de boîte et de mettre ce qu’ils veulent pour proposer une histoire. C’est ma vision, moi, en tant qu’occidental, d’une partie de la Fantasy japonaise, où ils ont moins de limites et peut-être moins de réserves, moins de tabous, moins d’hypocrisie que nous, en Europe.
C’est possible. Je vais finir par une dernière question qui est très large. La question c’est : si la Fantasy fonctionne aussi bien aujourd’hui, que sa version moderne est née au 20ème siècle, est-ce que ce n’est pas justement parce que le genre s’épanouit dans la crise ? Est-ce que, et je m’adresse au public aussi, on ne lit pas de la Fantasy, parce que – tu parlais d’évasion, Julien – on a besoin de s’évader d’un monde qui nous pèse, qui est trop scientifique, trop industriel ?
Julien Blondel : J’pense qu’on en revient à pourquoi on a commencé à écrire de la Fantasy. C’est une littérature qui est populaire à la base. Crise, contexte de guerre, faire des petites histoires dans les magazines au début, c’est populaire. C’est un format, tu reviens à des feuilletons, à des Dumas, sauf qu’au lieu d’avoir des mousquetaires, tu as des chevaliers. Et au lieu d’avoir un cardinal, tu as un dragon. C’est la même chose, c’est une littérature populaire à la base. Tu essaies de divertir les gens à une époque où ce n’est pas forcément la fête. A l’inverse, la science-fiction a ce luxe de dire : « bon bah, c’est pas la fête, mais on va réfléchir à comment ce sera encore pire dans le futur, de façon scientifique. » Et la Fantasy, on va réfléchir à ce que ce soit plus cool, plus épique, plus héroïque dans un passé, mais ça reste du feuilleton populaire, ça reste de la série populaire à la base, comme genre, je pense.
Merci pour ton temps, Julien.
Julien Blondel : Avec plaisir.
Merci à vous, public.
Applaudissements, au revoir.
Je tiens à remercier la librairie Case à Bulles et l’association BD92, et plus spécialement François Laroudie, de m’avoir fait confiance pour organiser et animer cette rencontre dans le cadre de leur festival.
Un grand merci à Julien Blondel, qui a accepté de venir et de répondre à mes questions.
Je suis également reconnaissant aux éditions Glénat et Mana Books, ainsi qu’à leurs attachées de presse, sans qui je n’aurais pas pu illustrer correctement ce contenu.
Enfin, mes remerciements vont également au public qui s’est déplacé, qui se reconnaîtra, et à Thomas Martin pour avoir pris quelques photos.
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
View All Articles
