
L’Odyssée en BD
L’Odyssée de Christopher Nolan a remis au goût du jour un classique de la littérature. Le film aura peut-être la vertu d’aiguiser la curiosité du public, qui ira alors découvrir le poème original d’Homère. La lecture de cette œuvre antique reste toutefois exigeante. Pour celles et ceux qui ne voudraient pas, ou ne pourraient pas, consentir à cet effort, il existe d’autres voies d’accès à cette épopée grecque. Notamment le 9ème art. L’Odyssée en BD, édité par Glénat, se présente comme une approche alternative, didactique et plus accessible du récit. Une intégrale réunissant les quatre albums de l’histoire est sortie en juin 2026. Sa scénariste, Clotilde Bruneau, et son directeur artistique, Didier Poli étaient présents à Paris, le 17 juillet 2026. Ils participaient à une séance de dédicaces exceptionnelle organisée par le cinéma Pathé Beaugrenelle, en partenariat avec la Fnac. Lors de cet événement, les deux artistes m’ont accordé une longue interview durant laquelle ils ont expliqué les enjeux de cette adaptation.
L’Odyssée s’inscrit dans la série de BD intitulée La Sagesse des Mythes qui, depuis son lancement en 2016, aborde plus largement les grands récits mythologiques de la Grèce antique et de la Mésopotamie. À l’origine du projet, on trouve Luc Ferry, qui a sélectionné les textes les plus pertinents sur le sujet et a ajouté dans chaque volume des notes critiques. Sous l’égide du philosophe, Clotilde Bruneau et Didier Poli se sont efforcés de mettre à la portée du plus grand nombre des histoires légendaires, universelles et millénaires, en respectant le plus fidèlement possible le matériau source. Comme le souligne Clotilde Bruneau, il s’agit d’abord d’être « au plus proche des textes », puisque « dans la plupart des mythes grecs, il y a énormément de déclinaisons ».
Clotilde Bruneau : « Il y a différents mythographes qui vont traiter les mythes de manière différente, avec des petites variations. Et l’idée de cette collection, c’est d’essayer d’aller chercher la version qui sera la plus proche philosophiquement de la signification du mythe. »
Pour l’Odyssée, il n’existe évidemment qu’un seul texte de référence, celui d’Homère, un poème qui narre le retour d’Ulysse de Troie, après dix ans de guerre. Poursuivi par la vengeance du Dieu Poséidon, qu’il a offensé, le roi d’Ithaque vivra de nombreuses aventures périlleuses et mettra encore une décennie à revenir sur son île, où il retrouvera son fils Télémaque et son épouse Pénélope, qui l’ont attendu durant ses vingt longues années d’absence. L’approche scénaristique est a priori claire, même si des choix de narration ont été effectués.
Clotilde Bruneau : « C’est nécessairement une adaptation, c’est nécessairement une réécriture, on n’y peut rien, même si on essaie de coller au texte. Je pense qu’il n’y a pas eu tant de coupes, tant de changements que ça. Assez peu, à vrai dire. Je pense que justement, l’angle de notre Odyssée, c’est de suivre au maximum du maximum les différents champs du récit. Alors, néanmoins, il y a une trahison, si je puis dire, qui est, pour le coup, un choix éditorial ; ça aurait été un peu compliqué de faire sans : on commence notre Odyssée au moment où Ulysse rentre chez lui. »
Exit donc le passage du cheval de Troie qui, rappelons-le, figure bien dans l’Odyssée, même s’il évoque une séquence passée de la guerre de Troie et qu’on imagine, à tort, figurer dans l’Iliade. Exit également la longue introduction du poème qui met en scène la rencontre de Télémaque avec Athéna sur l’île d’Ithaque. Le début de la BD correspond globalement au chant IX du poème d’Homère. Ces décisions visent à rendre le récit plus abordable ; elles répondent également à une exigence de cohérence, portée par une logique d’édition.
Clotilde Bruneau : « L’Iliade, dans la même collection, se termine sur la prise de Troie, ce qui n’est évidemment pas exactement la bonne chronologie, puisque l’Iliade (NDLA : le poème d’Homère) se termine à la mort d’Hector et que la prise de Troie fait partie de l’Odyssée. (…) Si on élargissait encore plus l’espace qu’a l’Odyssée, [notre BD] aurait fait cinq tomes et ça commence à faire un peu beaucoup à l’intérieur d’une série déjà plus large. Aujourd’hui, si on prend les trois tomes de l’Iliade, d’un côté, et [les quatre de] l’Odyssée, de l’autre, ça peut se lire indépendamment. Éditorialement, je trouve que c’est assez compliqué de terminer l’Iliade sur la mort d’Hector, mais sans terminer avec la prise de Troie et de commencer, du coup, l’Odyssée en plein milieu de la guerre, quasiment, et de dire : ‘‘bon, ok, il y a la prise de Troie’’, alors qu’on n’a aucun contexte avant. Ce qui aurait obligé aussi les lecteurs à acheter directement, non pas trois tomes ou quatre tomes d’un côté, mais sept tomes d’un coup. Et ce n’était vraiment pas la vocation initiale de la collection, qui était plus d’avoir (…) des mini-séries en quelque sorte. (…) De pouvoir laisser les gens se dire : ‘‘bah tiens, ce mythe-là m’intéresse, je ne suis pas obligé d’acheter 15 bouquins pour en avoir les tenants et les aboutissant, et le comprendre’’. »
Au vu de la densité de l’œuvre originale, la BD choisit donc de se concentrer sur son héros et les péripéties de son voyage. Une fois ce point scénaristique clairement arrêté, se pose la problématique esthétique. En tant que directeur artistique, Didier Poli est en charge du story-board, ainsi que du design des personnages et des lieux : il assure la cohérence graphique de la série, en faisant le lien entre ses différents dessinateurs. Son objectif était d’obtenir une vraisemblance, une forme d’authenticité la plus juste dans la représentation du récit.
Didier Poli : « Mon travail, c’était justement de trier graphiquement le bon grain de l’ivraie, de replacer l’ensemble dans les conditions historiques de l’époque. En l’occurrence, l’Iliade et l’Odyssée, c’est très tôt dans l’histoire grecque. Et donc, effectivement, il faut éviter le cliché du guerrier hoplite et tous ces trucs-là, qui sont rentrés dans la conscience collective, mais qui ne sont pas crédibles, si on veut essayer d’être à peu près fidèle à l’histoire. (…) Moi, mon rôle, ça a été surtout d’essayer d’être crédible en termes de costumes, de temporalité. »
Cette recherche de fidélité n’empêche pas de prendre des libertés, nécessaires dans le cadre d’une BD.
Didier Poli : « On s’est beaucoup posé la question, par exemple, de la taille du bateau, entre une trirème et une birème. La birème est plus proche de la réalité [mais] on a mis une trirème : c’était plus spectaculaire et plus facile pour faire des scènes sur les bateaux. »
Ces libertés prises sont aussi justifiées par la forme du récit d’Homère.
Didier Poli : «Le texte est très poétique, c’est un poème, donc il n’est pas forcément très visuel. Il laisse beaucoup de place à l’imagination et à l’interprétation. Visuellement, il n’y a pas de description absolue de Polyphème, de Nausicaa. Et donc, du coup, on est obligé d’imaginer un petit peu, de donner une version. »
Le résultat visuel peut paraître assez académique, loin des envolées lyriques ou du souffle épique qu’on pourrait attendre. Il ne faut pas oublier que la grande vertu de la collection La Sagesse des Mythes est de présenter sa matière mythologique de façon claire et dans une visée pédagogique revendiquée. Dès lors, le classicisme, qui est assumé, répond parfaitement aux exigences de l’objectif. Le travail graphique s’appuie sur une documentation en adéquation, solide, riche et variée.
Didier Poli : Moi, je me suis basé beaucoup sur les peintures antiques, surtout pas sur les réinterprétations qui ont été faites à la Renaissance, par exemple, et qui étaient absolument catastrophiques. Après, c’est une autre époque… [J’ai] essayé de me baser sur le matériel de l’antiquité au maximum, les mosaïques, les peintures, les sculptures, les interprétations [faites à cette] époque. Et puis sur le travail d’historiens, sur les reconstitutions de la guerre de Troie, les casques avec les cornes de phacochère qui ne sont pas du tout ancrés dans notre conscience collective. Donc, [il s’agissait de] faire ce travail un petit peu de documentaliste. Je ne suis pas documentaliste ni historien, loin de là, mais j’ai essayé d’être le plus fidèle possible dans la démarche. [Il s’agissait] aussi d’aller dans les musées. On a la chance d’avoir quand même pas mal de répliques, des choses qui sont assez crédibles. Voilà, de se référer à ça. Il y a un film qui nous a aussi servi, qui était plutôt pas mal, qui avait été conseillé aussi par Luc Ferry, c’était Troie de Wolfgang Peterson, qui était assez correct. Il avait fait le choix d’enlever tout le fantastique, mais en tout cas, au niveau reconstitution des costumes de Troie, c’était assez réaliste. »
L’un des grands défis que la BD l’Odyssée surmonte avec assez d’ingéniosité, c’est de compléter, si j’ose dire, le récit d’Homère. Plus exactement, d’enrichir certaines descriptions, de donner plus de corps à certaines scènes. Le poète grec présente parfois succinctement les événements, en les décrivant généralement, sans entrer dans le vif de l’action. En plus d’être éclatée, l’histoire est constituée d’évocations. Après tout, on parle d’un poème. La BD exige une narration plus proche de la nouvelle ou du roman. Elle se permet donc de développer des passages, d’apporter des précisions, d’inventer des dialogues.
Clotilde Bruneau : « Parfois, Homère a un discours indirect, dans le sens où il va retranscrire des dialogues en les racontant, mais en fait, en expliquant parfois la teneur des discussions. Je pense que pour certaines scènes, en effet, je prends ce qu’il y a comme base écrite, ce que ça raconte. Et à partir de là, par obligation (ça c’est le cas de toute adaptation et de changement de médium, de toutes les manières), il faut retranscrire ces scènes un peu différemment. Alors il y a plusieurs manières de le faire : [on peut] ajouter du dialogue, ajouter des explications, du sens : d’autant que c’est quand même une collection qui a un but plutôt didactique, d’apprentissage ; donc l’idée, c’est de faciliter la compréhension. (…) Donc en fait, ça va être d’extrapoler parfois du dialogue, pour permettre de comprendre un peu mieux ce qui est en train de se passer. [L’idée], c’est d’aller chercher certains éléments scéniques en se disant : ‘‘Ok, pousser un petit peu cette scène, c’est montrer un personnage en train de faire ci ou ça, qui va permettre d’exprimer par l’action quelque chose qui a été dit dans le texte.’’ Et en tout cas, l’idée, c’est de se dire : ‘‘Il y a tel sens qui est appuyé là dans le texte, comment est-ce que finalement, on pousse un petit peu le curseur en l’amplifiant, en le galvaudant un petit peu, parce que c’est un élément important qui n’est peut-être pas développé ? ’’ Parce qu’il est dit de manière conceptuelle et qu’on est censé le comprendre et le recevoir. Mais comment pour le passage en bande dessinée, on appuie dessus en en faisant une scène un peu plus longue et un peu plus dense ? »
Un parfait exemple du travail de Clotilde Bruneau et de Didier Poli réside dans l’adaptation d’un passage du chant IX : celui où Ulysse et ses compagnons arrivent sur l’île des Cicones et ravagent la ville d’Ismara. Dans le poème d’Homère, la scène est décrite par Ulysse, qui explique qu’il pilla la ville et tua ses habitants, sans plus de raisons apparentes. La BD rappelle que les Cicones étaient du côté des troyens et ont tué beaucoup de grecs. Ainsi justifiée, le saccage de la cité devient, en une page et quelques cases, l’expression violente de la folie vengeresse.
Clotilde Bruneau : « L’important, c’est de montrer la violence extrême de ce moment-là. Comme d’ailleurs à la fin, le massacre des prétendants, même si pour le coup, c’est beaucoup plus explicite. En fait, c’est important que ce soit un bain de sang. Il y a le choix de comment t’extrapoles, [ici] : ‘‘il y a un massacre, point’’ par ‘‘ils sont devenus fous’’ ; il y a un massacre, OK, il faut montrer la folie, donc là, tu vas aller dans une scène beaucoup plus violente. »
Didier Poli : « Oui, c’est vraiment l’idée. On a la chance d’avoir un média qui marie et l’image et le texte, (…) donc, des fois, [il faut] faire confiance à l’image : elle va donner une information que le texte n’apportera peut-être pas, et donc, on a besoin de développer quelque chose pour, effectivement, appuyer le fait que là, c’est pas juste un massacre gratuit, il y a cette folie derrière qui justifie quelque part cette violence. »
Clotilde Bruneau : « Mais il faut savoir, par ailleurs, que franchement, pour le coup, dans Homère, il y a plus de choses à enlever, que de difficultés à extrapoler quoi que ce soit. (…) Il y a plein de choses. (…) Pour le coup, Homère, c’est assez facile parce que même ‘‘ils sont devenus fous, ils massacrent’’, c’est au milieu d’un récit tellement dense, (…) c’est tellement contextualisé déjà, que c’est assez facile [à adapter] en fait.
Didier Poli : « Oui, puis dans ce genre de scène, on dit : ‘‘il y a un massacre’’. Mais ils ressemblent à quoi les villageois ? Ils sont habillés comment ? Ça ressemble à quoi la ville ? Est-ce qu’il y a une référence ? Parce qu’on sait que les lieux du récit, en fait, ça correspond plus ou moins à des villes géographiques existantes. D’accord ? Donc, on a essayé de faire ce travail un petit peu de géographe aussi, de dire : ‘‘ok, là, on doit être au nord de la Tunisie’’, par exemple. Et donc, du coup, on a essayé de trouver une iconographie qui rappelle ça aussi. »
Clotilde Bruneau : « Et qui va raconter quelque chose aussi. (…) En fait, c’est dans ces petits interstices qu’arrivent des moments de création. (…) Les espaces de création, ils arrivent à l’endroit où il n’y a pas de précision et où là, il faut inventer. C’est l’idée, justement. Et donc, on va peut-être formuler des propositions qu’on tâchera d’être, historiquement ou philosophiquement, en cohérence avec ce qu’on a fait, avec le texte (…). Mais donc, oui, là, on est obligé d’aller se dire : ‘‘Tiens, qu’est-ce que moi, j’ai envie d’exprimer, qu’est-ce qui serait intéressant à mettre dans cet espace vide, finalement?’’. Donc, exactement : ‘‘Quel type de villageois c’est ? Quel type de géographie c’est ?’’ Sans être explicite sur [le fait qu’on] vient d’accoster en Tunisie, par exemple, je n’en sais rien. »
Le travail d’adaptation en BD est aussi un travail de suggestion. Par petites touches subtiles, le public est invité à saisir une idée, une ambiance.
Clotilde Bruneau : « Il va y avoir des éléments visuels qui vont venir induire ça. Peut-être que personne va capter mais ils vont être inconsciemment donnés au lecteur qui va se dire : ‘‘Ah, ben, OK, finalement, la proposition, c’est qu’ils sont peut-être très loin de là où ils sont partis’’. C’est tout d’un coup plus les mêmes fringues, plus les mêmes architectures. Voilà, à la rigueur c’est comme ça qu’on va peut-être extrapoler aussi. »
Didier Poli : « Oui, et puis on simule le voyage comme ça. En fait, en créant des biomes différents. ‘‘OK, là, t’es proche de la Grèce, là, t’es plus proche de l’Afrique du Nord, là, t’es plus proche peut-être de l’Italie’’. Et quelque part, ben, ça se ressent dans la végétation, dans les fringues, dans tout, quoi. Ça fait partie vraiment de ce travail immersif qu’on doit faire. »
Lire ou relire l’Odyssée, le poème, ou, en l’occurrence, la BD, c’est convoquer des images, des pensées, rappeler à soi tout un imaginaire partagé mondialement. L’œuvre est à tout le moins au fondement de la civilisation occidentale. Ses personnages et ses situations sont devenus des expressions qui traversent notre langage, notre culture. Sans toujours maîtriser pleinement ces références communes, on en est imprégné, on les diffuse.
Didier Poli : « Il y a des scènes qui sont marquées dans la conscience collective. Circé, c’est sûr que tout le monde la connaît. Les Lotophages, un peu moins. Il y a Polyphème (…) »
Clotilde Bruneau : « Les sirènes aussi. »
Didier Poli : « Charybde et Scylla. Il y a effectivement des mots qui sont ancrés dans notre culture. Et puis, il y a d’autres [moments] qu’on redécouvre : ‘‘Ah ouais, je ne me rappelais plus de cette séquence-là. Effectivement, il y a ces trucs-là’’. La séquence avec Calypso. Les gens l’oublient souvent.
Clotilde Bruneau : « Calypso et Nausicaa. »
Didier Poli : « Elles marquent un temps très important dans l’histoire. C’est ce qui justifie aussi le fait que son voyage (NDLA : à Ulysse) est aussi long. Mais ça a moins marqué parce que c’est peut-être moins spectaculaire. C’est peut-être un peu plus posé. Et donc, du coup, les gens, c’est l’appel de l’aventure, ils se rappellent des moments forts.
Clotilde Bruneau : « Oui, c’est les moments épiques. »
Didier Poli : « Le cyclope, tout le monde s’en souvient. ‘‘Mon nom et personne’’. C’est vraiment des choses qui sont ancrées dans notre culture. »
Cela dit, on se gardera bien de ne pas tomber dans un piège évident. De l’Odyssée, on peut avoir une connaissance générale, parfois dormante, inconsciente, d’autres fois plus vive, en vérité souvent nébuleuse, incertaine ; attention donc à ne pas confondre cela avec une compréhension claire et certaine des enjeux de l’œuvre, de ses thèmes profonds. On serait vite étonné de (re)découvrir que, sous ses dehors épiques, l’Odyssée est en fait une réflexion humaniste, qui complète l’Iliade tout en la critiquant.
Clotilde Bruneau : « Je pense que les gens retiennent beaucoup le retour d’Ulysse. Mais en fait, dans l’Odyssée, il y a beaucoup plus que ça. C’est le retour de la guerre de Troie. (…) En fait, c’est les conséquences de la guerre, l’Odyssée. Puisque ça évoque la situation quand un roi est parti ; avec Télémaque, avec Pénélope, avec ce qui se passe quand les hommes partent à la guerre. Et en fait, on a évidemment le retour très compliqué d’Ulysse. Mais il y a aussi, parce que c’est évoqué, mon passage préféré… Mon passage préféré de l’Odyssée, c’est Ulysse aux Enfers. Je suis obsédée par ce passage. C’est le plus beau. Il est incroyable d’intelligence, de puissance narrative, de tout. Ulysse aux Enfers, en fait, pour moi, c’est un peu le cœur du retour d’Ulysse, parce qu’il se confronte, finalement, à la guerre et à plein de choses. Il n’a pas vu sa mère mourir, il va la retrouver aux Enfers. On va retrouver les gens qui vont lui donner des nouvelles de comment tout le monde est rentré, comment Agamemnon s’est fait buter par Clytemnestre, parce qu’il a sacrifié Iphigénie pour pouvoir partir. Donc il y a aussi cette conséquence-là : le roi guerrier qui décide de tout sacrifier et qui, à son retour, de manière extrêmement ironique, se fait buter par sa femme parce que ça a été une ordure. Et on a surtout, pour moi, un des trucs les plus importants qui est Achille qui dit : ‘‘J’aurais dû être un fermier ! (…) C’est trop nul de mourir ! Je ne veux pas être immortel !’’ C’est horrible ! L’Odyssée, j’ai l’impression que les gens le retiennent comme : ‘‘Oh la la, c’est un voyage, il se passe plein de trucs, il (NDLA : Ulysse) va sur plein d’îles différentes et à chaque fois, il y a un monstre nouveau’’, alors qu’en fait, l’Odyssée, pour moi, c’est le retour de la guerre, c’est le PTSD du vétéran. Il y a une vraie proposition qui est bien plus globale qu’uniquement la figure d’Ulysse. C’est Ulysse qui la porte et qui la résume mais en fait, à travers lui, il y a les différents éléments de : ‘‘Que se passe-t-il ?’’ (NDLA : après la guerre) »
Didier Poli : « C’est presque les phases du deuil, du passage de la guerre vers la paix. Il revient vers la paix. Ithaque réincarnant cette paix et ce côté paisible d’une vie tranquille. Et il a besoin de ce cheminement, des phases de deuil, pour comprendre, en fait, pourquoi la guerre, ce n’est pas bien. Pour moi, [dans] l’Iliade, Ulysse est en pleine majesté : il a trouvé la stratégie du cheval de Troie, il sort vraiment grandi et en fait il passe [dans l’Odyssée] à une âme en peine, il rentre comme il peut chez lui. Il passe du héros au roi d’un petit pays qui veut juste rentrer chez lui et cultiver son champ. Donc je pense qu’il y a vraiment ce paradigme-là qui est important et qui change complètement le ton : [dans l’Iliade] il y a vraiment un ton très guerrier et puis [dans l’Odyssée] c’est un ton plus contemplatif parfois, je pense. »
Clotilde Bruneau : « L’Iliade c’est un récit épique et surtout [dans] l’Iliade, ce n’est pas Ulysse le héros. L’Iliade, c’est l’opposition d’Hector et Achille. Donc c’est deux personnages qui ont des choses bien différentes à dire et qui sont vraiment dans d’autres enjeux, c’est vraiment : ‘‘Qui va être le plus fort, qui est machin qui est truc, qui va garder Briséis ?’’ ; donc on est dans ce côté épique là et c’est d’ailleurs pour ça qu’à la mort d’Hector l’Iliade se termine parce que c’est l’opposition de ces deux-là qui est le moteur de l’action. Dans l’Odyssée, tout d’un coup, le héros c’est Ulysse, le gars qui ne voulait pas aller se battre, le gars qui a quand même essayé de tromper tout le monde pour dire : ‘‘Non, non, moi je ne vais pas aller à la guerre’’. Donc on parle de deux manières très différentes de voir cet épisode. (…) Dans l’Iliade, Achille et Hector, eux, ils veulent se battre, ils sont là pour ça et on va suivre leur opposition. Et tout d’un coup, [dans l’Odyssée], on passe dans le point de vue, et pour le coup on suit un personnage, qui n’a jamais voulu de la guerre et dont le but c’est maintenant de s’en défaire. »
Didier Poli : « Il y a aussi un truc qui est intéressant c’est que, pour moi, l’Iliade, c’est plus une confrontation de dieux presque, entre deux familles de dieux qui s’opposent, alors que dans l’Odyssée, c’est un homme contre un dieu, contre les dieux. Et je pense que ça, ça change beaucoup de choses. Dans l’Iliade, t’as vraiment le côté ‘‘les humains sont des marionnettes’’, alors que dans l’Odyssée, t’es avec Ulysse et il est confronté à des forces qui le dépassent complètement. Quand il va négocier avec Éole. Et tout ça en fait, ce sont des choses qui ramènent en tant que lecteur à quelque chose de plus cartésien et de plus compréhensible. C’est que ‘‘ok t’es le jouet des dieux’’, ça n’apporte pas grand-chose, mais là, en fait, un homme qui se confronte aux dieux, c’est plus rare et c’est ce qui rend ce récit attachant aussi. »
L’Iliade et l’Odyssée servaient à l’enseignement en Grèce antique. Ils constituaient un corpus qui permettait d’apprendre la morale, plutôt aristocratique, de l’époque. Bien que nos sociétés héritent en partie de l’ancienne civilisation grecque, nos valeurs, qu’on espère démocratiques, ne sont plus les mêmes. Néanmoins, l’œuvre d’Homère, et l’Odyssée en particulier, reste étonnamment moderne.
Clotilde Bruneau : « Je pense que l’Odyssée porte déjà des thématiques qui sont peut-être… pas forcément plus profondes, parce que dans l’Iliade il y a énormément de choses ; mais, comme disait Didier, peut-être plus à l’échelle humaine. (…) Ne serait-ce que parce qu’il y a autant d’étapes de voyages, elles vont interroger différents éléments qui permettent de coller des problématiques contemporaines. »
Didier Poli : « Les problématiques de l’Odyssée, elles sont vraiment intemporelles : c’est les choix qu’un humain doit faire face à l’adversité. Quand Ulysse fait le choix de rester avec Calypso, au lieu de rentrer, c’est aussi encore moderne : il y a des hommes qui font des choix d’aller plutôt là, plutôt que là… »
Clotilde Bruneau : « L’amour… »
Didier Poli : « C’est des thèmes qui sont intemporels et donc du coup ça nous parle encore maintenant, parce qu’effectivement, Homère amène, sans vraiment juger, des questionnements et des solutions dans lesquels tout le monde arrive à plus ou moins à se projeter. Il les a mises dans le cadre d’un récit mythologique grec, mais c’est les mêmes problématiques maintenant. »
Les leçons que l’on peut tirer de la lecture de l’Odyssée sont nombreuses. Les auteurs ont bien voulu m’en confier quelques-unes des plus importantes.
Clotilde Bruneau : « Pour moi, la leçon, elle est donnée par Achille, très clairement : mieux vaut une vie belle, bonne, dans l’anonymat, dans le calme et la sérénité, que la gloire au combat, mourir bêtement… pour la guerre des autres en plus. Pour moi, la leçon de l’Odyssée, elle est là. (…) Après, au-delà de ça, du côté d’Ulysse, il y a plein de choses sur l’humilité. Finalement, un des trucs qui le met dans la merde, c’est de se moquer de Polyphème, de ne pas lui donner son nom, de se faire un ennemi de Poséidon. (…) Comme dans toute la mythologie grecque, c’est l’hubris : tu défies les dieux, tu te penses au même niveau qu’eux, et ça te retombe sur la gueule ; aie un peu d’humilité. C’est la leçon perpétuelle des mythes grecs. Évidemment que c’est présent aussi. »
Didier Poli : « Là je pense que le thème principal, c’est que le bonheur, il est dans une vie simple. C’est ce que recherche Ulysse : un retour à sa vie simple. Même roi, il cultive ses champs, il s’occupe de ses animaux ; finalement, il n’a pas besoin de toute la gloire, pas besoin d’être idolâtré. Ce que cherchait un moment Achille, mais il est revenu dessus, il s’est rendu compte que ce n’était pas ça le bonheur. Ce n’est pas parce que tu as un moment de gloire et qu’ils vont t’encenser, que ça va t’amener le bonheur. Finalement, le bonheur, c’est une famille resserrée, des gens autour de toi qui t’aiment, sur un petit pré carré. C’est Candide (NDLA : le personnage du roman de Voltaire), quoi. Candide et son jardin. C’est la même chose. »
Clotilde Bruneau : « D’ailleurs, ce n’est pas anodin qu’il y ait le chien Argos. Le fait que ce soit un élément de l’intrigue qu’on ne peut pas enlever, parce que c’est aussi grâce à cela (…) qu’Ulysse est reconnu. Il y a tout un truc sur la fidélité, l’attente : on a Pénélope qui l’attend, son chien qui l’attend, tout le monde qui l’attend. Le fait que même un animal, un chien fidèle, soit un personnage important et qu’il ait une place structurelle dans l’intrigue, ça dit quelque chose de la simplicité que vise Ulysse. »
Il revient à chacun et à chacune de chercher les autres enseignements à tirer de l’Odyssée, en lisant la BD et – pourquoi pas ? – le poème d’Homère. La première ayant la vertu de conduire au second.
Didier Poli : « Si ça donne envie de lire le texte originel, on a gagné. Notre démarche est de le rendre accessible au plus grand nombre. Déjà, La bande-dessinée est un media qui rend les choses plus accessibles. Il y a des choix, comme l’expliquait Clotilde, qui ne sont pas une réflexion absolue de ce qu’avait proposé Homère. Et donc, si ça donne envie d’aller plus loin, de lire les textes, c’est déjà bien. »
Clotilde Bruneau : « Je suis tout à fait d’accord avec Didier. Néanmoins, je mets un bémol. On est une collection à vocation didactique, c’est bien, après il ne faut pas réduire la BD à une simple passerelle vers la littérature. [J’aimerais que] le public développe une curiosité et aille découvrir le texte de l’Odyssée, mais aussi la mythologie de manière générale : il peut retenir des archétypes, des fondements de ce qu’est un héros, etc., toutes ces choses qui sont posées à l’intérieur des mythes, qu’on a essayé avec humilité de retranscrire, bien ou mal, (…) mais surtout j’aimerais que la BD ouvre vers les mythes de manière globale. »
Didier Poli : « Et qu’on se rende compte à quel point c’est fondateur dans notre propre culture judéo-chrétienne. La Bible est très importante, mais ces mythes-là sont également très ancrés dans notre culture. »
Pour se convaincre de la survivance des mythes antiques à travers les époques et jusque dans notre culture contemporaine, on peut aller au-delà de l’Iliade et de l’Odyssée et lire les autres ouvrages de la collection de La Sagesse des Mythes. Aussi bien les adaptations des mythes de la Grèce antique et de la Mésopotamie, mais également celles des contes et légendes de différentes contrées, au Moyen-Age, dans les Temps Modernes, la série ayant continué d’explorer d’autres traditions. A la fin 2026, il sera d’ailleurs possible de découvrir la mythologie nordique à travers les récits de Loki et de Thor. Et dresser d’étonnants parallèles, entre Baldur et Achille, par exemple… Je ne vous en dis pas plus.
Je tiens à remercier Clotilde Bruneau et Didier Poli, pour leur temps et leur gentillesse : leur conversation était enrichissante.
Mes remerciements vont également aux Éditions Glénat, pour avoir rendu possible cette interview et m’avoir fourni les images permettant d’illustrer ce sujet. Je salue notamment Lola Depuiset et Elisa Vallée, pour leur disponibilité et leur patience envers mes demandes répétées.
Enfin, je remercie l’équipe du Pathé Beaugrenelle pour son accueil et son aide sur place.
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
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