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The Boys : les super-héros démythifiés

Une série live en 5 saisons, une d’animation, un spin-off : The Boys est devenu en quelques années un véritable phénomène.  Le comic-book décapant écrit par Garth Ennis s’est transformé en une œuvre audiovisuelle irrévérencieuse s’imposant comme une satire décomplexée du super-héroïsme.

Copyright © 2008 Spitfire Productions Ltd. and Darick Robertson. All rights reserved.

THE BOYS : UN COMIC-BOOK SUBVERSIF

Tout commence donc avec la série de comics. Publiée entre 2006 et 2020, elle vient bousculer méchamment et sciemment le mythe des super-héros. Derrière leur apparence ultra lisse de protecteurs de l’humanité, ces derniers sont en réalité des pourritures imbues de leur supériorité. La célébrité les a rendus arrogants et ils abusent sans scrupules de leur puissance. Notamment les Sept, une équipe de sept Supers légendaires menée et dominée par l’invincible  Protecteur, un Superman psychopathe.  Corrompus, ils sont à la solde de la compagnie Vought International, un puissant conglomérat pharmaceutique détenteur du composé V, un agent chimique à l’origine de leurs pouvoirs et qui exploite ses supers comme des produits marketing.

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La CIA met en place un groupe d’intervention spécial, réunissant des personnes choisies : The Boys donc ; des P’tit Gars menés par Billy Butcher. Leur mission : surveiller, contenir les super-héros ; les recadrer après leurs nombreux abus. Le récit prend pour décor un monde futuriste parallèle, une Amérique du Nord où les Twin Towers existent encore, mais où les avions s’écrasent parfois dramatiquement…

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Les super-héros appliquent une justice violente sans bornes et, une fois le monde sauvé, ils s’adonnent à leurs pulsions les plus perverses. Butcher recrute Hughie,  victime collatérale d’un super : il voit sa petite amie écrabouillée accidentellement contre un mur, à la suite d’une intervention musclée d’A-Train, l’homme supersonique, l’un des Sept… Cela place bien l’ambiance d’une œuvre provocante et violente. La série d’Amazon définit parfaitement les enjeux dès son premier épisode et déroule la suite pour le plus grand bonheur du public, à condition qu’il ait le cœur bien accroché. Et tout cela n’est encore rien, au regard des comics, plus crus,   plus brutaux et plus salaces. Et oui, c’est possible.

The Boys dérange. L’œuvre déchire, détruit l’image des super-héros, qui sont dépeints comme des pervers narcissiques, des accros au sexe ou aux drogues, des êtres détestables. Ce qui change des personnages de Marvel et de DC, qui sont ici les grandes inspirations : on les reconnaîtra aisément à travers un miroir déformant qui ne les épargnent pas.

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C’est qu’il faut bien comprendre la visée de Garth Ennis : l’auteur ne veut pas rendre sympathiques les super-héros. Au contraire. Il dit de s’en méfier, de les mépriser même. Il nous invite à jeter un regard critique sur ces êtres fantastiques.

Comme il me le confiait lors d’une interview pour Game One au Paris Fan Festival de 2023, je cite : « Intrinsèquement, il y a quelque chose de pompeux et d’idiot dans les super-héros. Je ne pense pas que ça soit le bon moment de se fier à des personnes qui volent à votre secours. Le public se tourne vers la fantasy et c’est compréhensible, vue l’époque. Mais je ne crois pas que ça soit une bonne idée : mieux vaut se concentrer sur la réalité. »

Garth Ennis au Paris Fan Festival de 2023

Qu’on comprenne bien : il n’y a pas de honte à adorer les icônes de Marvel et de DC, à se délecter de leurs aventures extraordinaires. Cependant, il est judicieux de réévaluer leurs actions, leurs attitudes, d’interroger leur symbolique, de se demander ce qu’ils représentent.

Avec son ironie mordante, son irrévérence salvatrice et son écriture sans concession, Garth Ennis s’attaque à la religion, la politique, la guerre, les médias. Avec The Boys, il  parle de l’humanité, des ambigüités de notre monde, un lieu sombre où les notions de bien, de mal et d’héroïsme sont nécessairement redéfinies à une échelle plus humaine. 

Ainsi me disait-il, toujours lors de cette même interview, je cite encore : « Les gens sont capables d’accepter beaucoup de choses terribles, plutôt que de les régler. Même les personnes qui tentent de changer la situation subissent des revers. Et elles ont leurs propres motivations : il faut donc les surveiller. Prenez le cas de Billy Butcher dans “The Boys”. Au final, c’est un gars qui se retrouve du bon côté. Il a ses raisons pour participer au conflit et elles améliorent la situation. Du moins, elles l’empêchent de se détériorer trop rapidement. Mais Butcher a ses propres motivations et c’est pour ça qu’on doit garder un œil sur ce genre de personnes. »

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Il faut voir au-delà de la violence graphique très poussée, de la représentation décomplexée du sexe, des provocations répétées à l’encontre des choses du monde, de l’humour scabreux, pour retrouver le propos.

The Boys ne peut être réduit à ses exagérations. C’est une critique sociale et politique. Evidemment, en premier lieu, celle des Etats-Unis, dont l’image triomphante s’est écroulée après les événements du 11 septembre 2001, et qui virent à la paranoïa : ils s’enfoncent dans une dérive sécuritaire, propice à l’établissement d’une dictature qui cache son nom, portée par les intérêts capitalistes, ultra libérales, des multinationales.

Au fil de l’histoire, au gré des pages – Plus de 2000 tout de même ! -, surgissent également ici et là d’autres contrées apparemment démocratiques et dans le fond autoritaires, dont le tableau est brossé au vitriol : la Russie de l’après-guerre froide et l’Angleterre des années 80, à travers l’évocation du passé du personnage de Billy Butcher. Rappelons que Garth Ennis est irlandais…

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Si le discours porte encore aujourd’hui, son habillage atteint ses limites. Hollywood a banalisé les super héros pendant 20 ans et la lecture de The Boys permet de cultiver le second degré et le sens de la parodie sur ce sujet. Toutefois, la complaisance du comic-book dans la violence et le sexe peut lasser. Surtout, certains de ses aspects sont datés. L’arrivée des réseaux sociaux a notamment bouleversé la scène médiatique et le cynisme politique s’affiche ouvertement.  C’est là que la série d’Amazon entre en jeu. Elle modernise le récit de Garth Ennis et lui offre une porte d’entrée populaire.

Copyright © 2026 Prime Video

THE BOYS : UNE SÉRIE TV AUDACIEUSE ET ACERÉE

 Adapter The Boys en série télé live était un pari osé, ambitieux, un véritable défi. Même si le format autorise beaucoup, les showrunners peuvent-ils tout se permettre ? Bien que HBO ait ouvert la voie de la maturité avec Game of Thrones, on attend toujours de voir le résultat d’une adaptation, surtout quand elle s’attaque à une œuvre subservive.

Pas la peine de tourner autour de la question : la série TV The Boys est une réussite, un petit bijou audiovisuel et intellectuel. Le spectacle profite d’une mise en scène soignée, inventive, et qui ne ménage pas ses efforts pour surprendre et surtout déranger. Le showrunner Eric Kripke transpose habilement la création de Garth Ennis, sans la travestir et en s’offrant pourtant le luxe de s’en affranchir.

Copyright © 2026 Prime Video

Le casting est épatant, acteurs et actrices offrant des performances mémorables dans des rôles qui, sans ces incarnations, pourraient vite tourner au ridicule. Mention spéciale, évidemment, à Karl Urban, acteur à l’immense charisme et à la voix inimitable, dont la filmographie a fait de lui l’une des grandes figures de la pop culture. A titre d’exemples : Eomer dans le Seigneur des Anneaux, Dr McCoy dans Star Trek, Judge Dredd, c’est lui. On arrête-là les éloges : on prouvera un jour, avec un autre article, combien on est dans le vrai en le louant ainsi. On n’oubliera pas non plus de relever la présence magnétique d’Antony Starr qui, grâce à un jeu d’acteur inspiré et puissant, compose un Protecteur hallucinant.

Copyright © 2026 Prime Video

5 saisons, 40 épisodes d’une heure environ chaque, cela fait beaucoup pour une déconstruction des super-héros. Beaucoup, mais pas trop. Même si on peut toujours accuser des baisses de régime ici et là, le rythme est très bon, la lassitude jamais présente. Surtout, Eric Kripke a un excellent sens du timing. Son propos, toujours pertinent, se nourrit de l’actualité américaine, qu’il remet étrangement en perspective.

Le capitalisme débridé, le marketing outrancier, le consumérisme effréné, l’idôlatrie, les manipulations politique, militaire, sociale, médiatique et technologique, l’esprit de suprématie, le racisme, tout y passe ; avec, derrière le second degré, un sens des réalités exacerbé. Voire un militantisme assumé.

Copyright © 2026 Prime Video

Les 4ème et 5ème saisons de The Boys sont effet clairement une attaque frontale contre les Etats-Unis de Donald Trump. Après les débordements des Sept et les magouilles en haut lieu de la compagnie Vought, les cartes politiques sont redistribuées lors d’une campagne électorale agressive  qui marque une fracture dans la société civile et qui va aboutir à une prise de pouvoir absolue par le Protecteur. Lequel, avec ses alliés, vont instaurer un régime fasciste, fait de contrôle des médias, de désinformation, de milices,  de chasse aux sorcières et de programmes de rééducation. Tout cela, ironiquement et paradoxalement, au nom de la liberté.

Copyright © 2026 Prime Video

Tout comme le comic-book fut à son époque une critique acerbe du libéralisme et de sa tyrannie, la série télé est une charge virulente contre les dérives dictatoriales de notre époque, une satire acérée de notre monde contemporain. Le succès ctitique et public de la production ne surprend pas : il est mérité.

Garth Ennis lui-même n’est pas étonné par l’exploit de cette adaptation télévisuelle. Même s’il a ses raisons personnelles pour l’expliquer. Ainsi me les a-t-il formulées à l’époque de mon interview, je cite :

« Je pense que The Boys est une réussite, par que c’est un récit simple et réjouissant. Vous pouvez le résumer en une ligne : les super-héros sont des bâtards et il va bien falloir que quelqu’un leur donnent une raclée ; et ce quelqu’un surgit. Evidemment, les 20 dernières années ont bien aidé. Le plus large public, celui qui ne lit pas d’ordinaire de comics, a été habitué aux supers-héros et à leur univers grâce au succès des films Marvel et DC. Ce large public était donc près à accueillr The Boys. Ça donc bien fonctionné. Et dans les deux sens. L’effet sur les ventes de livres a été fantastique. Mes histoires de The Boys et Preacher ne vont pas disparaître et je suis ravi qu’un tout nouveau public découvre les livres. En ce sens, la série télé a été très bénéfique. »

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N’ayons pas peur des mots, allons plus loin que Garth Ennis. The Boys est une série télé salvatrice. Non seulement, elle nous sort de notre quotidien, elle nous divertit, c’est son rôle premier, et elle le fait intelligemment. Mais elle a aussi et surtout cette vertu salutaire : nous réveiller en nous rappelant le prix de la liberté et combien il est aisé de la perdre ou de l’abandonner pour le confort, la sécurité, le luxe ne pas avoir à réfléchir. On peut trouver ironique de la voir produite par Amazon, mais sa valeur subversive demeure intacte. Et le succès aidant, on n’a pas fini d’entendre parler de The Boys, puisque les productions spin-off ont le vent en poupe. Tant qu’elles sont de qualité, rien à redire. Pour le moment, c’est un sans- faute : Gen V est une excellente version ado de The Boys qui permet d’en connaître plus sur l’origine des événements, sans sacrifier le côté irrévérencieux de l’univers. Les Diaboliques est quant à elle une série d’animation déjantée de huit épisodes indépendants, à la qualité inégale mais jouissifs. Prochainement, on aura droit à Vaught Rising, qui contera les débuts de la compagnie Vaught dans les années 1950, à travers les aventures de Soldier Boy, antagoniste majeur de The Boys et délicieuse parodie de Captain America. Enfin, il est question d’un The Boys : Mexico, avec Pedro Pascal… En espérant que la création de cet univers étendu n’entraîne pas une lassitude pour nous, public, et un pis-aller artistique dans la production.

A défaut de foi dans le système, gardons une forme de bravoure face à l’inconnu. Rappelons-nous le mot de Billy Butcher : « Où est passé ton sens de l’aventure, le Français ? ».

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Alexis Deville Cavellin

Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.

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