
Test – Cthulhu : The Cosmic Abyss
Après The Council et Vampire The Masquerade – Swansong, Big Bad Wolf signe une nouvelle aventure narrative. Avec Cthulhu : The Cosmic Abyss, le studio français propose cette fois une plongée horrifique au sein de l’univers de Lovecraft. Un thriller interactif qui prend la forme d’une investigation sous-marine intrigante.
« N’EST PAS MORT CE QUI A JAMAIS DORT » : L’UNIVERS DE LOVECRAFT
Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas l’univers de Howard Phillips Lovecraft, un petit rappel s’impose. Les récits de l’auteur américain s’inscrivent dans un contexte d’horreur cosmique. L’humanité est un grain de poussière dans un vaste univers inamical, peuplé d’entités extra-terrestres qui ont un jour régné sur la Terre et qui attendent le moment propice pour revenir imposer leur domination aux humains. Ces monstruosités antédiluviennes dépassent l’entendement et leur simple évocation peut déséquilibrer l’esprit de n’importe qui. Parmi ces êtres abominables, on compte notamment Cthulhu, un monstre titanesque avec une tête de pieuvre et un corps écailleux, une chose innommable et répugnante qui sommeille dans la cité antique de R’lyeh, au fond de l’océan pacifique.
Les histoires de Lovecraft décrivent la confrontation de quelques personnages avec l’inconcevable, une force destructrice malsaine ; un combat où la découverte de la vérité mène souvent, pour ne pas dire toujours, à la folie.
Adapter l’imaginaire de Lovecraft à l’audiovisuel tient donc de la gageure. L’univers de l’écrivain repose sur l’indicible et la suggestion. Le retranscrire en images risque d’en atténuer l’effet d’épouvante qui doit s’en dégager ; sans compter que le spectacle peut vite tourner au ridicule. Le jeu vidéo apporte deux autres problématiques : l’interactivité et le ludisme. Il s’agit ici de créer une expérience digne de l’ambiance lovecraftienne et qui offre assez d’occasions d’agir ainsi que de s’amuser, pour être pleinement satisfaisante.
CTHULHU 2053 : ENTRE AVENIR ET PASSÉ
Pour son adaptation, Big Bad Wolf fait tout d’abord le choix audacieux de situer son histoire dans l’avenir proche.
Nous sommes en 2053. Les ressources s’épuisent sur Terre et de puissantes corporations explorent les grands fonds océaniques pour en trouver d’autres. Malheureusement, les abysses recèlent une horreur ancestrale en sommeil que toute cette agitation va évidemment réveiller.
Il vous revient à vous, Noah, un agent d’ANCILE, une division secrète d’Interpol spécialisée dans l’occulte, d’enquêter sur la mystérieuse activité d’une station minière au fond de l’océan pacifique, apparemment à l’abandon. Une fois sur place, vous allez découvrir qu’elle est au centre de la résurgence d’un mal cosmique abominable, en retraçant pas à pas le parcours de son équipe jusqu’à la cité de R’lyeh…
Le futur n’est pas un décor souvent utilisé dans les productions ludiques inspirées de l’univers de Lovecraft. Les rôlistes se rappelleront peut-être Cthulhu Icarus, un décor proposé par le supplément Through the Ages pour le jeu de rôle papier L’Appel de Cthulhu. C’était en 2014 et il s’agissait d’envoyer les investigateurs dans l’espace…
Avec Cthulhu : The Cosmic Abyss, on est loin des abîmes célestes, mais à bien y regarder, il est question d’isolation dans les deux situations. On y reviendra. En tout cas, il faut saluer l’idée de Big Bad Wolf de changer d’époque et de nous épargner les années 1920, période d’ordinaire privilégiée pour ce genre d’adaptation.
LES FONDS MARINS : UN ENVIRONNEMENT (SI ?) OPPRESSANT
Big Bad Wolf mérite également des félicitations pour la qualité esthétique de sa production. Cthulhu : The Cosmic Abyss profite d’une superbe direction artistique, parfaitement dans le ton de la littérature de Lovecraft. Les graphismes sont remarquables et suffisamment détaillés pour susciter le malaise, la peur, l’horreur ; les décors profitent d’une belle mise en lumière, ils savent se faire écrasants pour donner le juste sentiment de la petitesse humaine. On appréciera par ailleurs l’ingénieuse opposition entre le côté technologique et l’aspect organique. De son côté, l’ambiance sonore se met au diapason, avec de subtils bruitages et surtout un excellent doublage qui donne une vraie vie aux personnages. Les acteurs et actrices parviennent à les rendre attachants, rendant leur drame crédible et plus intense.
Les fonds marins sont reproduits avec une certaine réussite. On s’y sent là encore écrasé, perdu, tout confiné que l’on est dans sa combinaison étroite. L’isolement – on y revient – est bien suggéré et amplifie l’horreur de la situation.
Toutefois, l’ensemble ne produit pas totalement l’effet d’épouvante escompté. On peut se sentir seul et oppressé (les claustrophobes auront quelques sueurs froides), l’atmosphère horrifique, macabre et gore est bien là, mais il manque un petit élément d’urgence pour se sentir effrayé ; mieux : la sensation d’un désespoir implacable pour être véritablement angoissé, comme on est en droit de s’y attendre avec Lovecraft.
Noah est confronté à la folie, l’équipe de développement a prévu un système de corruption, basé sur l’administration de substance extra-terrestre et une capacité à résoudre cette étrange affaire logiquement, sainement, et sans déclencher un cataclysme cosmique. Néanmoins, cette emprise insidieuse d’un mal antédiluvien et inconnu ne bouleverse pas autant qu’espéré. On reste spectateur de l’horreur, même si on est un spectateur actif.
L’IA FACE AUX GRANDS ANCIENS : L’INVESTIGATION MODERNE
Pour progresser dans son enquête et élucider le mystère de l’aventure, Noah est accompagné de Key, une Intelligence Artificielle active et astucieuse. Elle classe les données et suggère habilement des idées qui permettent de trouver la bonne voie, d’actionner les mécanismes ; et elle propose certaines fonctionnalités très pratiques. L’une d’elle est même essentielle : Key peut analyser la composition d’objets et repérer des éléments similaires grâce à l’impulsion d’un sonar qui se règle sur les bonnes fréquences. Ainsi peut-on s’orienter et récolter les indices. Cette mécanique est d’ailleurs l’un des sels du titre, même si le jeu pousse à en abuser, réduisant un peu son effet captivant sur la longueur.
Mieux : Key évolue, acquiert des capacités au fil de l’aventure et sous l’effet de l’étrange force extra-terrestre présente dans les abysses. Attention toutefois à la corruption ! Et si Key dysfonctionnait ? Si elle devenait un nouvel HAL dans un 2001 (fortement imprégné d’Abyss) cauchemardesque ? On serait tenté d’y croire ; on n’en est toutefois pas là, même si on peut s’amuser à dresser des parallèles artistiques entre l’ambiance du titre et les œuvres de Stanley Kubrick et de James Cameron précédemment citées…
Cette intégration de la technologie est en tout cas un autre aspect original et attrayant de Cthulhu : The Cosmic Abyss. L’être humain n’est plus seul en présence du fantastique ; la machine se mesure aussi à l’incompréhensible. L’IA confrontée aux Grands Anciens, la technologie face aux mythes, la logique contre l’inconcevable : le spectacle est amusant, plein d’ironie et soulève quelques réflexions. Et c’est peu dire que dans Cthulhu : The Cosmic Abyss, il est bien question de réfléchir.
« CTHULHU FHTAGN » : ÉNIGMES ET RÉFLEXIONS
Sans surprise, Cthulhu : The Cosmic Abyss est un jeu d’énigmes. Pour progresser, il faut les résoudre. Elles sont nombreuses et pas toujours évidentes, même si elles restent logiques. L’observation, l’analyse et la déduction sont les clefs de la réussite. Une fois les indices récoltés, il s’agit de les relier dans la « carte mentale », une interface qui figure « l’esprit » de Noah. Cet espace numérique, reflet de l’espace psychique, accueille les informations qu’il faut soi-même trier manuellement. Ce qui n’est pas toujours agréable, la faute à quelques problèmes d’optimisation. Une fois les liaisons correctes obtenues, Key synthétise l’ensemble sous forme de questions. Mieux vaut y répondre, sinon votre santé psychique risque d’en être affectée…
Le cerveau est donc mis à contribution. Sur ce point, on ne va pas bouder son plaisir : trop de jeux dernièrement prennent le public par la main.
Toutefois – car là encore, il y a un bémol -, il est facile de se perdre dans les décors, à la recherche d’un détail ; le déroulement de l’enquête n’évite pas certains allers-retours. Surtout, avouons-le, on peut sécher devant une certaine logique… très logique. Le rythme et l’effet de peur retombent.
Alors, l’envie de succomber peut gagner l’esprit fatigué… succomber non à la folie mais à une certaine facilité : chercher partout frénétiquement ; tenter n’importe quelle liaison ; enfin, et chacun sera juge de cette solution : demander de l’aide à Key. Car oui, Big Bad Wolf a prévu deux niveaux de difficulté, dont l’un comporte la possibilité de laisser l’IA résoudre tous les raisonnements. A vous quand même de finaliser les actions.
The Cosmic Abyss : Cthulhu, solide et profond
Tout bien considéré, Cthulhu : The Cosmic Abyss délivre un expérience savoureuse, l’une de celles à laquelle on revient, on s’accroche, pour en voir la fin ; la mise en scène de l’aventure et sa progression étant bien étudiées. Big Bad Wolf a compris l’atmosphère dans laquelle baigne l’œuvre de Lovecraft, il en maîtrise les codes, ne se privant pas de disséminer ici et là des références que les connaisseurs rélèveront avec plaisir. Cthulhu : The Cosmic Abyss, c’est une histoire interactive solide. Somme toute, une proposition cohérente : car c’est bien l’univers qui est le centre d’un récit lovecraftien. Le titre de Big Bad Wolf est séduisant, convaincant, et se distingue notablement des autres adaptations du genre.
Cthulhu : The Cosmic Abyss – PC / Xbox Series / PS5 – Nacon – 18+
Né la même année que le blockbuster, enfant dans les années 80, j'ai vécu l'émergence des jeux vidéo et des jeux de rôles en France, des divertissements qui ont façonné ma vie et ma carrière professionnelle. S'ajoute à cela un goût prononcé pour le cinéma, la littérature et la bande dessinée (BD franco-belge, mangas, comics). Pendant 25 ans, de 2000 à 2025, j'ai été journaliste et rédacteur en chef dans l'audiovisuel, ayant la charge d'émissions diverses et ayant produit des contenus variés pour les chaînes de télévision Game One, J-One et Paramount.
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